UN MYSTERE
La cavité de la bouche s’ouvre sur trente-deux dents, si tout va bien. Certains nombres attirent l’attention, d’autres non. Parfois l’idée de perfection est présente chez l’un d’entre eux : « double 6 ». Ajoutons un : nous obtenons treize qui nous inquiète. Qu’évoque cette unité supplémentaire ? Attisé par le feu, appelé par la mort, 13 est nombre premier, indivisible. Il ne clôture rien, n’ouvre pas davantage, cherche sa place comme lorsque nous cherchons à voir, en frottant de nos poings nos yeux ensommeillés.
13 annonce une émergence inintégrable. 13 est à l’amour ce que le carreau est à la fenêtre : il sépare, empêche un peu de voir et reflète parfois le regard de l’observateur. 13 fait peur et ne sait pas pourquoi.
Regarder deux joueurs s’entrebattre est une passion commune. Soutenir l’un, espérer pour l’autre, changer d’avis, s’embrouiller dans le score, témoigne de l’arbitraire de nos passions. Pourquoi n’en pas changer ? Le plus difficile n’est pas le démarrage, mais le deuxième pas, celui de l’insistance désignant notre chemin aux yeux de tous. A route nouvelle, entourage habituel inquiet, dérouté à son tour.
L’entrée dans la consistance est soutenue par un trio dont le premier membre s’appelle prédiction, il anticipe en espérant ou en craignant. Le second se nomme précaution : c’est un très bon parent attentif à notre confort ou peut-être est-ce notre conscience raisonnable, précautionneuse à souhait ? Quant au troisième terme, il a comme prénom prescription : il désigne un choix d’attitude lié à une analyse très complète de la situation incluant, bien sûr, celle de notre position. Il est lié au mystère de notre savoir sur les conséquences de nos actes dans la partie du monde où nous sommes situés. En ce qui concerne la psychologie de notre être, la réalité se résume dans la maladie à une coûteuse bataille entre moi et tous ces autres très nombreux qui ne m’aiment pas, ne m’écoutent pas, ne me reconnaissent pas, m’épuisent de leur indifférence et de leur grossièreté. Dans la santé des groupes ou des individus, heureusement il en va autrement : car de la santé, nous savons qu’elle est l’échelon inférieur de la grâce.
JEAN-GABRIEL FOUCAUD
FUMAIS-TU ?
JEAN-BAPTISTE POQUELIN, dit MOLIERE, in Dom Juan (1665)
Marre, dis,
Mère crédit ;
Je dis :
Vendre dit ;
Ca me dit :
Dix manches.
Quel sème-haine...
FRANTZ JOURET
LA BANNIERE ET LA CROIX
La carte orange qui t’inspecte,
Le contrôleur qui te respecte,
La RATP qui honore
Le poinçonneur mais pas sa mort.
La banquise au plafond des gares
Que l’on suit dans les couloirs
Avec le nez en l’air du phoque
Que suit l’ours aux dents qui croquent.
Les yeux forains du CRS
Avec son bâton de kermesse
Qui sert à écarter les pieds
De celui qui ne veut pas jouer.
Le fonctionnaire à la marelle
De ses élans contractuels,
La main crispée sur un caillou
Qu’il lance comme au puits le sou.
La femme promise au désir
Et qui s’efforce de choisir
Entre être fille et être mère,
Entre le sphinx et son mystère.
L’homme effrayé par la puissance
Ou méprisant les élégances
D’un sexe mort dans la bataille
De l’homo contre la racaille.
La bouche mâchée par la chique,
Le pantalon plat sur la trique,
Le citoyen pris pour victime
De la société qu’il opprime.
Les parents qui n’ont plus d’enfants
Mais des adultes consentants
Qui vont à l’école d’un monde
Où sans tourner la terre est ronde.
Le Noir qui dans tous les programmes
Est con en plus d’être sans âme,
Prenant de la verroterie
Pour les bijoux clairs de la nuit.
Le Blanc chez Ikea qui jette
En sifflant sur l’air de la fête,
L’argent du salaire d’un mois
Pour de faux meubles en faux bois.
La démocratie qu’on fait moudre
A notre bouche et qu’on saupoudre
Sur les Libans et sur les Sions ;
Ô le condiment des Nations !
Le musée qui coule une plaque
Dans chacun des pas de la traque
Où la muse au pied gymnastique
Force ses membres en portique.
Le cœur remplacé par la pile,
L’œil presque crevé par les cils,
Le cinéma prêt pour demain,
La critique qui veut ton bien.
La poésie sans le poète,
L’encre qui sèche dans la tête,
L’âme vendue rayon tourisme,
Chez tous les bons marchands de schismes.
Le corps interdit à l’histoire,
La forme plus jamais bizarre,
La population qui patine
De la maison jusqu’à l’usine.
La décharge à l’endroit du deuil,
L’ombre fermée au jour du seuil,
L’infini taillé sur mesure,
Garanti sans pli ni couture.
Le gardien devenu vigile,
Le mur abattu sur l’exil,
La drogue hier ardente écluse,
Aujourd’hui radeau qui méduse.
La machine qui a raison
De nous obéir sans façon,
L’esprit que froisse le papier,
Les portes qui savent compter.
Le diable aux lèvres de garance
Vidé du pourpre de ses transes,
Dieu le père estampillé :
"Nuit gravement à la santé".
Le sang qui noircit les haleines
De mers plus rases que des plaines,
La fin prédite au marc des cales
De la race mégacéphale.
Une plainte qui ferait bien
De se réclamer moins du chien
Ou du chat pour puiser à l’art
De l’Ysengrin et du Renart...
FRANTZ JOURET
NIE OUI, NIE NON
C’est une publicité pour un collectif qui dénonce les violences faites aux femmes, et elle s’adresse bien sûr aux hommes — dans la mythologie du XXIème siècle, la femme, il faut le savoir, est incapable de violence, et donc de désir ; preuve en est faite ici par le choix d’un slogan qui semble vouloir résumer son époque, celle d’une société qui aurait enfin trouvé réponse à la fameuse question de Freud : "Que veut une femme ?" Eh bien c’est très simple, rassure l’affiche : "Si elle te dit non, c’est non !"
Dans cet ordre nouveau du langage où l’équivoque, enfin, n’a plus sa place, l’homme moderne retrouve l’ivresse qui fut celle d’Œdipe lorsqu’il perça l’énigme du Sphinx, l’ivresse de ceux qui croient libérer les villes et mériter d’en être sacrés les rois — mais que l’on appelle ces villes "Saïgon", "Kaboul", "Bagdad", ou encore "Femme", on sait bien que tôt ou tard, c’est à Thèbes que tous les chemins mènent, c’est-à-dire à l’inconscient. Justement, c’est l’inconscient des femmes que ce genre de slogan voudrait "résoudre", leur niant le droit à toute parole qui ne serait pas déjà interprétée. "Si elle te dit non, c’est non !" résonne en effet comme un curieux arrêt : on prétend chercher à mettre un terme à l’agressivité des hommes, quand c’est en fait le désir de la femme que l’on renvoie au néant — a-t-on songé au fait que cette phrase sous-entendait que son inverse fût également vrai ? Si l’on en croit cette publicité, en tout cas, une femme qui a d’abord consenti à coucher avec un homme n’a dès lors plus le droit de se rétracter, attendu qu’en toute "logique", si elle lui dit oui, c’est oui !
Le but de toute propagande — dont il ne faut pas renoncer à voir ici un avatar, — c’est de réduire le sujet, jugé instable, en imposant au regard une confiance aveugle dans l’objet, perçu à tort comme étant docile. Ici, ce n’est pas moins que le langage lui-même qui est objectivé, c’est-à-dire réduit à sa seule apparence ; ici, pour toujours, non = non et oui = oui. Or dans ce monde unidimensionnel où un chat est un chat et deux et deux font quatre, le désir est forcément indésirable, car il est connu, en haut lieu, pour être une métaphore de l’inconscient. Somme toute, ce que l’on demande aux spectateurs de cette affiche, c’est de préférer l’équation à la question, de préférer l’obéissance à une écoute du monde qui ferait que nous en soyons les lecteurs. Du reste, de quoi servirait-il que les hommes s’appliquent à comprendre les femmes puisque la publicité, faisant de la plaisanterie d’Oscar Wilde une vérité absolue, nous affirme qu’elles ne sont rien d’autre que des "sphinx sans mystère" ? Dans ce nouvel ordre mondial que les gouvernements et les corporations appellent de leurs vœux, il ne s’agit donc plus d’apprendre à interpréter la parole de l’autre, mais de se contenter de s’y plier selon un code fourni par l’État.
Ainsi instruit-on, sans crier gare, le procès de la psychanayse.
En réalité, les femmes, comme les hommes, sont comparables à ces célèbres toiles de Magritte qui donnent à voir un objet (une pomme, une pipe…) tout en affirmant qu’il n’en est rien : leur désir est une contradiction qui attend qu’on la déchiffre. Etymologiquement, le "chiffre", c’est le "vide" (de l’arabe sifr) ; ce qui signifie que dé-chiffrer quelque chose reviendrait à jeter un pont sur l’abîme qui sépare cette chose de son contraire, afin non pas de résoudre sa contradiction, mais bien plutôt de faire en sorte que celle-ci ne soit plus vécue comme invalidant le désir. Plus prosaïquement, dé-chiffrer le monde, ce serait aussi l’acte de résistance qui consiste à le reprendre aux comptables qui voudraient que rien, de ce qui existe, puisse ne pas être évalué. Le poète est de ceux qui cherchent à faire que le symbole ait droit de cité jusque dans les mathématiques, y couvant le zéro comme l’on ferait d’un œuf — ainsi Jacques Prévert, dans son poème Page d’écriture, qui démontre bien que si l’on peut compter sur la poésie, c’est justement du fait qu’elle ne sait pas compter : "Et un et un ne font ni une ni deux, un à un s’en vont également". Pourtant, nous le voyons, dès à présent se construit un monde où l’on ne peut plus dire non en espérant que l’autre entende oui — ou l’inverse, — un monde où l’érotisme et la guérison sont qualifiés de pratiques illégales parce qu’à l’instar des heyokas, ces Lakotas socialement atypiques, elles font se relier les contraires.
Ainsi instruit-on, sans crier gare, le procès du chamanisme.
FRANTZ JOURET
APPRENDRE D’UNE CHAISE
Pour beaucoup, on apprend par expérience, d’une défaite, par l’exemple, en état d’hypnose, grâce à un maître, en dépit d’un autre, dans la rue, dans la douleur ou encore de bien d’autres façons.
Peut-on apprendre d’une chaise ?
La meilleure manière d’élever un débat qui tourne au vinaigre ou à la confusion, c’est le plus souvent de s’asseoir tranquillement, de regarder son interlocuteur en se disant que la soupe est meilleure sans grimaces, les mains au repos plus que menaçantes et de lui parler calmement.
Une chaise cannée enseigne la patience par le dialogue visible entre les fils de trame et ceux de chaîne repérable à l’endroit où justement cette belle qualité s’exercera et deviendra réelle grâce à l’assise des bavards. Leur enchevêtrement nous oblige à cesser de penser que notre seul point de vue est juste. En effet, imagine-t-on une chaise dont l’ensemble des éléments la composant iraient dans le même sens : cet objet est démocratique par nature.
Au surplus, la chaise est l’image de la fidélité. Si l’on part en voyage, futile ou d’affaire, elle attend, attend longtemps sans bouger. Et si d’aventure elle se commettait dans une ou plusieurs histoires de cul avec d’autres humains de passage dans le lieu où elle réside, on peut tenir pour sûr que jamais elle ne prendra d’initiative en ce sens : elle sera au plus disponible. Et au cas où vous seriez affecté de jalousie morbide, vous pouvez être certain qu’elles seront exceptionnelles, surtout si vous prenez la précaution de poser des livres dessus, et inexistantes s’ils sont poussiéreux.
Sa solidité, sa placidité sont un exemple pour la jeunesse qui désespère les gens de ma génération. Elle est tolérante, accepte de brefs contacts ou des stations prolongées sans jamais se plaindre : c’est un modèle de vertu familiale et civique.
JEAN-GABRIEL FOUCAUD
LA CAME ISOLE, DE FORCE
Toute tentative de réflexion sur l’esprit de notre époque devrait s’appuyer sur ce fait désormais avéré : l’Occident en est arrivé au point où la communication a été remplacée par la contagion. Les conséquences en sont désastreuses : le besoin de rêver s’est transformé en toxicomanie, et le désir de partager ses rêves avec d’autres a cédé la place à la peur d’être, par ces mêmes autres, infecté.
Car l’homme moderne redoute l’infection à tous les étages ; et le virus, s’il se présente d’abord comme étant biologique (le Sida, l’Ebola, le Sras, la grippe aviaire…), effraie tout autant les foules sous ses formes mutantes, que celles-ci soient écologiques (la pollution), technologiques (les virus informatiques), politiques (le terrorisme), intellectuelles (les médias), religieuses (les sectes), ou encore psychiques (la publicité, dont la dernière méthode en date s’appelle d’ailleurs le « marketing viral »).
C’est qu’à l’instar des ondes électromagnétiques qui font notre puissance, les virus se communiquent et se transmettent…
Le résultat en est que non seulement nous redoutons que l’autre, perçu comme le porteur potentiel d’un mal qu’il ignore, puisse nous infecter, mais nous considérons en sus que tout rapport à l’autre, quelles qu’en soient les modalités, est une forme de contamination. Le slogan choisi depuis la fin des années 80 pour presque toutes les campagnes de prévention du Sida est très clair à ce sujet : "Moi aussi j’ai fait confiance", dit un jeune atteint de la maladie. C’est donc que c’est la confiance qui est responsable de la transmission du Sida ; c’est donc que la véritable maladie, dont le Sida n’apparaît plus, dès lors, que comme la phase terminale, c’est la foi que l’on place en l’Autre. Le but d’une telle manipulation est double : d’une part, remplacer l’épreuve à laquelle invite la confiance par les preuves qu’exige la conscience ; de l’autre, nous faire croire que c’est notre nature, et non notre histoire, qui préside aux destinées du monde — que c’est pour son humanité qu’il faut se méfier de l’humain.
Aujourd’hui plus que jamais, le sujet, réputé dangereux précisément parce qu’il est toujours historique, est devenu le virus de l’objet, fantasmé pur. Certains mots vont de bouche en bouche, avec les risques d’épidémie que l’on sait : il faut être "objectif", il faut être "raisonnable", il faut se méfier, comme de la peste, de tout ce qui peut "entacher" notre jugement. Mais le mal est déjà fait. Il aurait fallu, quand c’était encore possible, prévenir Picasso que sa peinture entacherait ses toiles ; il aurait fallu prévenir Oscar Wilde que le croyant, en lui, entacherait le moderne ; il aurait fallu prévenir Rimbaud, quand il en était encore temps, que sa sincérité entacherait son romantisme.
Trop tard : déjà l’esprit menace le corps, l’autre menace le même, la pensée menace l’État, l’individu menace la collectivité, la foi menace la raison, la poésie menace la science, l’humanisme menace l’économie, l’autochtone menace la mondialisation… et rien ne semble pouvoir les arrêter, sinon un vaccin total. Heureusement, des chercheurs non-contaminés — pour avoir suivi un traitement à base d’une plante rare nommée "diplôme" — travaillent actuellement à l’élaboration de ce vaccin. Par amour de la Science, dont la mythologie est désormais une sous-catégorie, ils l’ont baptisé "Europe" — du nom d’une jeune femme grecque qui, comme nous, était pure, avant qu’elle ne soit salie par le désir d’un dieu.
N’en doutons pas : dans cet univers en proie à tous les dénis, la nature, pour être encore liée au rythme des saisons, sera bientôt estimée maniaco-dépressive par les médecins de la Faculté. Du printemps, l’État dira qu’il est hystérique ; les psychiatres ne seront pas longs à établir que l’été est hyperactif ; l’automne, pour sa neurasthénie, subira les foudres du Medef ; et dans les pages "psy" des magazines féminins, de courageuses journalistes, au terme d’une longue enquête, révéleront à un public qui "a le droit de savoir", que l’hiver est psychorigide.
Nous avons à faire face à une fatalité : depuis qu’Éros et Thanatos ne régénèrent plus l’Occident, ils le corrompent ; et de là, c’est l’intégralité du monde vivant que nous ne savons plus envisager que sous l’angle pathologique — car quand l’énergie elle-même est jugée suspecte, le désir ne peut plus être perçu que comme une maladie. Toutefois, avec un peu de chance, un schizophrène — entendez : un poète — finira par rappeler au monde que la danse de la vie et de la mort n’est pas une perversion, juste ce que nos ancêtres ont appelé "l’érotisme". Or c’est justement en renouant avec une vision érotique de l’existence, c’est-à-dire en rendant à la sexualité et à la mort le sens dont nous les avons privés, que nous parviendrons à échapper au scientisme crypto-totalitaire qui, à l’heure actuelle, nous fait considérer tout paradoxe comme le symptôme d'un état morbide.
FRANTZ JOURET
UN ASSUREUR TOUS RISQUES
Un jour, cet assureur s’est acheté une grande maison, à la campagne bien sûr. Dans le jardin de devant, il a installé trois chèvres afin de lui servir de protection. Peu le savent à l’exception de leurs familiers et de spécialistes avisés, ce sont des animaux très indiscrets et aussi très gourmands. Elles veulent être nourries et se précipitent sur les doigts des visiteurs pour y trouver je ne sais quoi. Si d’aventure, une fois prévenu par vos prédécesseurs, vous mettez vos mains dans vos poches en traversant ce beau verger, elles y enfourneront quand même leurs museaux, sans scrupule aucun. La plupart de nos vestons ne sont pas faits pour contenir à la fois une main fermée et une tête de chèvre. En général, c’est l’une ou l’autre. Aussi les visiteurs se sont fait rares et l’assureur peut enfin se livrer à sa passion secrète en toute impunité.
JEAN-GABRIEL FOUCAUD
LA REGLE DE TROIS N'AURA PAS LIEU
On le sait, la civilisation moderne attend de chacun de ses ressortissants des preuves de son existence (la carte d’identité), de son expérience (le curriculum vitæ), de son désir (la lettre de motivation) et de ses capacités (le diplôme) ; mais à l’heure où cette exigence se tourne vers ceux qui font profession (soient les artistes et les thérapeutes) de nourrir l’âme des quelques uns de leurs frères humains qui se sentent trop à l’étroit dans un corps diplômatique, il convient de s’interroger, à nouveau, sur le sens réel d’une telle entreprise.
Voilà déjà quelques années que l’on ne peut plus chanter dans le métro parisien sans arborer un badge de la RATP, et de nombreuses discussions sont en cours pour savoir comment l’on pourrait «évaluer» les psychothérapies — la société étant fermée pour cause d’inventaire, les chamanes, quant à eux, sont priés de s’adresser au musée Branly.
En réalité, si les politiques et les médias font tout ce qui est en leur pouvoir pour que notre attention se concentre sur la question de l’aptitude des psychothérapeutes à soigner leurs patients, c’est pour mieux éluder la question autrement plus dérangeante de leur désir à le faire. Les chamanes que l’on interroge sur l’origine de leur pouvoir répondent invariablement la même chose : ils n’ont aucun pouvoir ; leur seule force, c’est le désir qui les pousse à venir en aide à leurs frères humains. Ils se sentent appelés vers autrui, ils ont, chose aujourd’hui rare, le désir de l’autre. Or l’inconvénient majeur des carrières « diplômantes », c’est qu’elles répondent avant tout à ce que l’on pourrait appeler le désir du même — l’obtention d’un diplôme étant presque toujours motivée par ce que la psychanalyse appelle un transfert, c’est-à-dire par le besoin d’être reconnu par l’un de ses parents, par la société ou par l’État, par le besoin d’avoir la preuve que l’on est capable de la même chose que ceux à qui l’on s’est identifié ; pour, enfin, en voir découler, à notre bénéfice, les mêmes devoirs et les mêmes droits (le mot «diplôme» s’inspire d’ailleurs du verbe grec «diploun», qui signifie : «répéter», «doubler»).
Il ne s’agit pas de nier tout intérêt aux diplômes, juste de rappeler que les magnétiseurs — souvent si efficaces — n’en ont pas, que Brel et Ionesco étaient des cancres, que Barthes n’avait qu’une licence, que le permis de conduire n’a jamais empêché l’existence des chauffards, que la carte d’identité n’a jamais été un frein à la schizophrénie, que la fréquentation de l’ENA n’a jamais détourné nos ministres de la corruption, et que le diplôme de médecine n’a jamais dissuadé ses impétrants de la pratique aujourd’hui si répandue du dopage — ah ! oui, au fait, vous ne pensiez tout de même pas que les sportifs se piquaient tout seuls…
En dépit de ces évidences, les médias continuent d’écrire des articles de presse et de produire des émissions de télévision dont les titres — au hasard : « Faut-il enfermer les psys ? » — révèlent clairement une volonté d’en découdre. On y dit les thérapeutes escrocs, vénaux et incapables, tandis que le monde entier continue paisiblement de ne pas s’indigner de la corruption des gouvernements, du salaire des acteurs, des footballeurs ou des sénateurs, non plus que de l’incompétence des juges ou encore du fait que les faux rapports scientifiques commandés depuis un siècle par la France (Tchernobyl), par la Russie (l’affaire du Koursk) ou par les Etats-Unis (les «attentats» du 11 septembre), ont tous été rédigés par des «experts assermentés».
De même, dans la tourmente déclenchée par l’amendement Accoyer, il a été opportunément oublié que les psychologues qui ont présidé aux catastrophiques «expertises» du procès d’Outreau étaient tous détenteurs d’un diplôme d’université — pourtant, là encore, le sujet n’a jamais été abordé.
C’est ce qu’on appelle l’immunité diplômatique.
Quant à nous autres, qui n’en savons pas tant, il nous faudra nous contenter de ce que la psychanalyse n’est jamais parvenue, finalement, à prouver qu’une seule chose : on ne marche jamais si bien qu’en étant allongé.
FRANTZ JOURET
L'APRES-MIDI D'UN APHONE
L’habitude présumée innocente du calumet de la paix que l’on se passe entre amis, paresseusement assis le long d’un mur de briques d’une confortable maison, un jour de grand soleil inattendu, dans cette région du Nord, et fumé tout en se remémorant gaiement les frasques d’une jeunesse vécue en commun, produit parfois des résultats désastreux.
Petit courant d’air et gros barreaux de chaise de ce jour avaient cependant discrètement affecté les bronches de l’un d’entre eux, célèbre pour sa voix de basse, homme à la large poitrine, à la barbe gigantesque, dont les mains lestes s’égaraient parfois sur les formes rebondies de la belle Gisèle, à des moments où vraiment celle-ci n’avait pas besoin de ça pour rire, aurait même préféré ne pas sentir le rire naître en elle.
Il faisait si chaud ce samedi que son esprit troublé en oublia la plus élémentaire des précautions pour un chanteur : il aspergea d’eau fraîche sa tête et même le col de sa chemise rose, cadeau de Gisèle, entre autre preuve du mauvais goût de celle-ci, car il y a rose et rose et celui-là était affreux, vraiment affreux.
Ce bon géant portait néanmoins ce vêtement, à la fois par affection pour elle mais aussi pour une autre raison. Il s’aimait, se trouvait chaleureux, généreux, rayonnant et pour tout dire superbe. Passant devant les vitrines, il regardait avec admiration sa vaste carrure, sa gigantesque barbe, son teint fleuri, sa bonne humeur visible par tous, mais jamais ses vêtements, pourtant horribles ce jour-là, comme d’habitude pourtant, quoi qu’il en pensait lors de cette marche funeste.
Il était, enfin prétendait être d’une façon bien masculine, sur ce sujet et sur celui des « ennemis » du chanteur, cigares, courants d’air, aspersion indue ou plutôt interdite, au dessus de tout cela.
Hélant un taxi avec sa vigueur habituelle, il le vit continuer sa route et se rendit alors compte qu’aucun son n’était sorti de sa bouche, essaya de recommencer avec un autre, d’une couleur différente, tentant de devenir superstitieux en éprouvant au débotté les pouvoirs de cette forme élémentaire de magie, sans plus de succès.
Naïvement, au-delà de toute raison, le néo-muet se dirigea vers des objets plus petits, immobiles, moins onéreux, des timbres soigneusement rangés dans un bureau de tabac situé juste en face de la gare. Sa voix n’obtenait plus de timbres en même temps qu’elle en était dépourvue. En revanche , ses gestes, les faisaient venir à lui.
Quel malheur, de devenir aphone sans même s’en être rendu compte, juste avant un concert ! Et de s’imaginer mime, comme avenir pour un tel colosse, était désespérant.
Comment prévenir le chef d’orchestre ? Par téléphone, c’était devenu impossible et par message, trop indélicat. Y aller, se présenter tel quel, était l’unique solution honorable. Terrassé par ce drame personnel, il en venait à oublier les pêchés l’ayant généré. Que faire ? Que dire ? Qu’en dire ? Rien, bien sûr, hélas pour un humain devenu muet. Alors, montrer, se montrer, lui, l’ogre, le goulu, l’homme de tous les appétits dans sa nudité vocale, sociale, gestuelle, devenu impuissant : quelle douleur, quel affront pour sa suffisance !
Pouvait-il même continuer de répéter ses gestes vigoureux, parfois même un peu obscènes, accompagnant sa convivialité tonitruante envers son entourage ? Que valent encore les caresse d’un muet jadis doté d’un si bel organe pour éveiller l’intérêt d’une femme un peu canaille se demandait t’il avec angoisse?
Sa mâle assurance s’effritait peu à peu en cette fin d’après-midi du 3 juin 1997. Il en vint progressivement ce jour et les suivants et bien d’autres encore, à se remémorer ses outrances, permises selon lui par sa nature généreuse et pardonnées par avance à cause de son grand sourire et de son charme de satyre barbu.
Cette maladie soudaine devint chronique pendant quelques semaines. Elle le fit basculer dans un abîme de réflexion qu’il finit par résumer ainsi : les autres humains sont-ils vraiment réels pour ceux dont l’aiguille du baromètre de l’humeur est toujours collée au beau fixe, se demanda-t-il pour la première fois de sa vie, mais pas pour la dernière ?
Oh, certes, quand ils se quittèrent, tous avaient bien ri de s’être rappelé querelles stupides, plaisanteries de potaches,jamais vraiment avouées, simplement évoquées mais effacées aujourd’hui, par tant d’amitiés gardées et de cigares partagés.
JEAN-GABRIEL FOUCAUD
UNE FORME DE SENSIBILITE MASCULINE
Ne rien recevoir de ce qui en lui crée un désordre. Enfermer ses richesses, en exposer les restes de moindre qualité et laisser passer le tout-venant, comme si de rien n’était : première précaution.
Ensuite, se cacher en cas d’émotion vive. Mettre un peu d’ombre entre les autres et soi. S’écarter insensiblement de ce qui blesse en faisant semblant de n’être point atteint : deuxième précaution.
Se déguiser ensuite, combiner une figure paisible, visible par tous et une vie intime de guerrier vengeur voué à une attaque heureusement remise à demain, ou après-demain, selon la force de l’adversité : et bien voilà la troisième précaution.

