aux sources des chamanismes





L'HALEINE DU DRAGON


Le soupir est comme un banc dans un jardin. Il stimule l’appel au repos, à l’assise. Par l’air qu’il déplace, il révèle des confinements où résident bien des sources d’inconfort. Nos rythmes peu à peu attachés aux tâches mécaniques se sédimentent en raideur. La reprise de soi passe par le retour dans les interstices de notre corps d’un peu d’air, d’un peu d’aise, enfin.

Les histoires de dragon font rêver les enfants. Elles déroulent dans l’univers onirique un soulagement prometteur. Par sa force déployée, le dragon déplace les émotions, chasse les restes du pouvoir des griffes qui nous ont posés là, comme pour toujours. La violence du déplacement opéré par l’action du puissant animal permet de se retourner vers l’avenir pour un temps désobstrué.

Siffler en marchant pour faire cesser la peur. Allonger le pas, dessiner une histoire, prendre une posture martiale, même fugitivement, s’illusionner un peu dans des rencontres improbables, vite rendues impossibles pour incompatibilités d’humeur ou de fonctions : philosophie pratique pour le genre humain. Ainsi s’étiole notre force vive. Bon allié, grand soignant, le dragon revient, impersonnel, pour relancer plus de possible que nous n’en pourrons vivre. Pour un humain, chacune de ses visites ouvre une fenêtre à un désir majeur, un commerce assuré de ses droits avec autrui.

La visite de cette force impersonnelle réouvre des clôtures, des parties d’être stylisées, normalisées, mélange de conquêtes et d’adaptations. Ce feu porte vers le dehors, instille dans nos échanges, une ferveur et des gestes enfin surprenants, porteurs de surprises et de puissance adoucie.

                                                                            JEAN-GABRIEL FOUCAUD




DES HOMMES DE LA TERRE ET DES ETOILES


De l’appétit, une histoire d’appétit. De la brume, du silence, des arbres et des cailloux qui bougent chaque jour, poussés par les pas des promeneurs indifférents. Une route un peu dégagée entre deux collines. Et en avant dans le lointain, une lueur scintillante comme une douche.

Pourquoi la division du sol en parcelles ? Pourquoi l’amour ou la haine ou d’autres choses encore ? Pourquoi des endroits cachés, des rebuts et à l’abri de quoi ? Y a-t-il un espace commun aux vivants et aux morts entre le Ciel et la Terre ?

Il existe une cartographie planétaire dont je ne peux m’absenter. Il n’est pas indiscret de vouloir la déchiffrer et même plutôt nécessaire de le tenter. Le sens est un triangle qui va de toi à moi, de nous à eux, en passant par une étoile. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises étoiles, mais certaines ont les bras trop courts pour nous relier. On bâtit en se reliant à l’une d’entre elles, tout comme un ânier choisit l’ombre d’un figuier pour se reposer quand il n’a plus la force d’être porté par ses jambes.

Notre nourriture est un précipité stellaire. Elle porte un papier la reliant à nous avant son ouverture. De mon couteau, je tranche cette enveloppe. Et avant d’absorber cette matière, il est bon de se glisser dans la force de cette invisible lactation. Boire cette liqueur impalpable nous rend économe de la Terre.

                                                                                JEAN-GABRIEL FOUCAUD




LA RENTREE DU THERAPEUTE


La souffrance aujourd’hui porte encore la clarté minérale, irréelle, d’une contention raisonnable : celle du soleil régnant, de l’amour espéré, des craintes maîtrisées. Cet été, les gestes étaient libres et les plaintes malvenues: il est trop tôt pour les dire et pourtant, par saccades, leur bruit s’égrène pour frapper l’oreille encore endormie de ces vacances auditives.

Le dégel des membranes contenant les paroles les fait éclater peu à peu sous la forme d’une colère déçue, prenant la place d’une souffrance rentrée, celle d’un être en jachère. Le reproche voudrait qu’à l’impossible on soit tenu. Pour sûr, nos enjeux ne sont pas les mêmes.

L’inutilisé en nous n’est pas l’inutilisable, c’est pourtant l’objet d’un conflit latent. Le naissant, tout comme le renaissant a, chez chacun, l’informité d’un sac: difficile d’en faire commerce tout de suite. Et à défaut de se déterminer soi-même avec force, peut-on au moins oser espérer prendre appui chez un autre, au naissant moins fripé, plus affirmé ?

Revenir en soi, pour le temps du labeur, être à la fois un centre et une forme lamellibranche, également tournée vers chacun: ce sera pour demain. La vacuité de nos manèges crée un doute bénéfique. Les chantiers sont en route mais l’esprit pas encore disposé à se vouer à une action, même minime. Et pourtant, il nous faut repartir. Ce temps d’arrêt permettra, comme l’an dernier et celui d’avant aussi, de marier à nouveau l’esprit et le corps dans le tourbillon négocié de notre commerce.

Nous n’aurons pas droit à plus aujourd’hui.

                                                                            JEAN-GABRIEL FOUCAUD




ELLE ECRIT AINSI


Allongée sur la plage, elle rêve. La crique est large et tranquille. Des enfants jouent. Devant eux, un seau et une pelle, un tas de sable baptisé "château" ou "grenouille" ou "château de la grenouille", selon leur humeur. C’est un fond de décor à deux dimensions : une très animée et une autre beaucoup moins, laquelle sera demain comme aujourd’hui, la couleur du ciel en plus ou en moins. Tout cela est décrit en une phrase: la première de sa lettre.

Dans les suivantes, elle dit avoir vu trois cailloux, avec un "x" comme genoux et hiboux et quelques autres mots bien connus des écoliers, et dessine des "x" sur une carte postale pour faire comprendre qu’il y en a beaucoup, des cailloux. Quelle différence y a-t-il entre ces trois qu’elle a vus et tous les autres ? C’est simple : ils ne sont pas pareils. C’est tout. Je ne saurai jamais s’ils ne sont pas pareils entre eux ou aux autres : imagination, incertitude.

Un peu plus bas, est dessiné un tourbillon : des lettres forment des mots plus ou moins compréhensibles, sans doute pour faire sentir la présence du vent. Dois-je en déduire que l’illisibilité traduit les moments où, sur la plage, le sable vole dans ses yeux ? En deux phrases et une arabesque, j’ai été transporté au bord de l’eau.

Ainsi procède-t-elle.

                                                                            JEAN-GABRIEL FOUCAUD




SANS TITRE


La nuit est au château. Du songe, qui est un arbre, une branche est tombée sur la pierre dans l’enceinte. Lui : cette force de son corps sur le monde, l’intransigeance des visions, et le tambour ! il a connu tout ça au progrès des saisons. Ayant trouvé au moins la clef hors de vallées comptant famines et lèpres, il habite aujourd’hui un pays entier, où chaque heure est une marche. D’un fossé, de tel orme, du convoi des nuages, il dit : c’est là l’enseigne — son auberge étant partout. A peser sur le ciel d’autres âges, s’étant relevé dans des soirs plus altérés qu’un midi, il entendait battre dans son dos comme un galop parmi les roches. Il lui dura longtemps de croire que ce bruit-là était son cœur, lui qu’un rêve informait que rien ne rend sa vie sur terre ! Ah ! ces fins d’haleine, les yeux deux puits de jour, cette peuplade de nains frappeurs vous faisant, pour votre bien, tout un vrai concert de leurs fièvres — leurs poings au flanc, aux jambes, le torse reluisant sous leurs marteaux de fer : ce cher repos qui fait guerrier… Lui : les efforts l’ont bâti comme aux pluies l’eau qui monte, son sang parle en son nom. Oui, couché au sol, plus que vous il grandit — on le vit s’incliner au faîte d’un géant !

Mais c’est après la course.

                                                                                        FRANTZ JOURET




Emeute faite au lieu des portées sombres,

Un vent brutal alumine la mer ;

Quelque oeil l'aperçut Lui, charmé du rien

Au ciel cabossé comme un toit de tôles.


C'est un réflexe sordide qui feint,

Sur la table, une sombre part de lune !

— Relief donné aux tristes chats des murs,

Deux vieux époux font la Nuit unanime.


                                FRANTZ JOURET





LE GARDIEN DE PHARE



Toute sa vie est construite autour de l’idée de liberté. Pendant des années, il s’est vu en rêve arrivant en bateau à New York pour rencontrer un monde immense et grouillant, même s’il n’a jamais aimé la foule et encore moins l’odeur du mazout. Puis son rêve a cessé de se manifester, aussi a-t-il choisi la solitude et un bien beau métier : gardien de phare.


Peu à peu, son idée de la mer est devenue très différente de celle des vacanciers, piétons du bord de l’eau qui arpentent la plage avec un sol ferme sous leurs pieds. Elle est également incommunicable pour les marins qui eux, vivent sur les eaux avec la peur d’être engloutis : ils font un métier très dangereux a-t’il appris en lisant les journaux, bien plus qu’il ne se l’imaginait en choisissant son sacerdoce. L’isolement ne lui fait pas peur car il est tout le temps en contact avec les uns ou les autres au point de ne plus savoir qui surveille qui. On l’appelle pour un rien, lui semble-t-il souvent. Ne serait-ce point pour savoir s’il est vraiment attentif, là-haut sur son phare ?


Il a surtout peur du vide. Personne ne peut comprendre ce que c’est que d’être suspendu dans le ciel en sentant par avance du fait des multiples tremblements de la structure du phare, qu’ un jour ou l’autre, et pourquoi pas cette nuit, l’eau gagnerait la partie inégale qu’elle joue avec le rocher. Au fil du temps, il a étudié la géologie, au point d’être devenu un puits de science. Mais le mot puits lui même, s’il le flattait au début, s’est transformé en image d’abîme, de gouffre et lui a montré la vanité de son savoir. Les sciences, sa passion de jadis sont devenues une pellicule sans force entre les flots et lui. Elles lui disent comment il s’engloutira mais pas quand. Et depuis cette découverte, cet homme ne dort plus vraiment profondément.


Un jour, il a demandé qu’on lui offre un chat. L’animal lui sert de baromètre. Il suppose que, si son abri venait à s’engloutir, le petit animal aquaphobe par nature le lui ferait savoir. Ainsi, le gardien du phare, à défaut de voir New York et d’embrasser l’Amérique de son regard et de continuer à nourrir ses peurs des insuffisances de la météo a confié sa vie à un petit chat.


                                                                JEAN-GABRIEL FOUCAUD

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LE CHANT DE NON-RETOUR



Son chant est inspiré, presque silencieux ou plutôt murmuré à mi-voix, et pour dire mieux encore, à mille voix ouvrant vers mille voies, mille accomplissements à venir. Ses belles mains se sont ouvertes, réunies avec douceur, posées sur ses genoux, attentives à cette vie dont elle prend soin, vie fragile de l’être minuscule, issu de ses amours dont elle porte la mémoire dans la langueur de ses sens et la beauté de bijoux discrets, aux couleurs de ses yeux, visibles à ses oreilles.


Elle chante, chante pour aider l’enfant à aimer la Terre. Cet amour, déjà, les éloigne l’un de l’autre . Toutes les mères le savent. Peu l’acceptent; elle, si.


Cette mélodie s’élance dans les graves, s’arrête puis s’inverse lentement dans sa gorge émue, parcourt le corps de l’enfant, l’échauffant peu à peu à la vie. Enveloppé, traversé de ce son, si doux d’abord, si fort ensuite, d’une force gagnée au long de ce chemin allant de la tête aux pieds, puis au-delà pour grandir et s’agrandir petit à petit, l’enfant est porté vers le grand monde par un amour acceptant l’éloignement des corps, mais permettant l’union des cœurs.


                                                                JEAN-GABRIEL FOUCAUD





L'APOSTASIE ESTIVALE (BIEN INVOLONTAIRE) DE LA BONNE SOEUR



Par un beau dimanche d’été (j’étais alors adolescent), mon père m’invita à l’accompagner pour visiter sa marraine, une personne dont je l’entendais parler pour la première fois (elle était religieuse et vivait dans une institution près de Metz).


Il avait reçu une carte postale d’elle l’informant qu’elle avait la charge d’une petite colonie de vacances, qui se trouvait dans une vallée vosgienne à quelques kilomètres de l’endroit où nous habitions alors.


Cette personne que je voyais pour la première fois m’impressionna plus par sa joie profonde que par sa gentillesse maniérée, si cultivée dans ces milieux où la vocation consiste paradoxalement à se dé-vouer.


L’après-midi fut très agréablement passée à visiter les installations de l’institution qui recevait des enfants en majorité handicapés, et à parcourir le paysage magnifique de cette haute vallée que je découvrais pour la première fois.


Or voici que cet épisode insignifiant de ma vie, enfoui depuis plus d’une quarantaine d’années, me revient maintenant parce que je viens de lire un article touristique sur cette vallée. J’entends dire et répéter cette femme à mon père : « Ici, c’est un lieu magique où je me sens extraordinairement bien, où tous mes maux s’évanouissent, c’est ici mon paradis »


J’avais interprété à l’époque dans cette phrase un aveu de faiblesse, et en tout cas une preuve que la foi de cette religieuse était prise en défaut, et c’est pourquoi dans ma fougue d’adolescent, c’est à peu près la seule chose que j’avais mémorisée.


Le déclic à la lecture de l’article touristique s’est cependant enrichi d’un savoir généalogique que personne n’aurait pu imaginer à l’époque : grâce à l’Internet, j’avais pu entrer en contact avec un lointain cousin qui avait remonté une lignée commune à mon père et à cette cousine, jusqu’au 15ème siècle. J’avais même pu reconstituer la genèse du nom de famille de cette lignée, en relation avec un lieu, qui avait comporté, dès le haut Moyen-Âge, des bas fourneaux et des forges, et qui se trouvait dans cette même vallée, à un ou deux kilomètres de cette colonie de vacances...


La raison de l’exaltation de cette bonne sœur, dans cette colonie de vacances qui ne devait pas être de tout repos pour elle, m’apparaît ici et maintenant avec évidence : cette religieuse avait probablement capté une mémoire ancestrale, qui dans sa vie tournée vers le service d’autrui, lui apportait une complétude et un plaisir souverains jusqu’alors inconnus, réservés à elle seule, parce qu’issus de liens qu’elle portait en elle-même, au fond de sa mémoire cellulaire, probablement pas de son cerveau, mais qui furent réveillés par le lieu, et par delà une quinzaine de générations. (Ceci en guise de contribution au chamanisme du futur).


                                                                                               JEAN COSTELLE





LA FEMME FATALE DE LA RUE MARBOEUF



M, puisque commence ainsi son prénom, avait, selon la rumeur, pignon sur rue. Cela ne l’empêchait pas de rester la plupart du temps confinée dans sa belle maison. Dès l’aube levée, poussée à cet acte contre nature par un sens du devoir rarement pris en défaut grâce à une morale tissée dans les fils d’une soumission plus qu’austère, elle astiquait les meubles et soulevait les tapis pour y détecter d’éventuels moutons de poussière. Le lit conjugal était refait avec soin. Avec une loupe, elle y cherchait quelques miettes provenant des biscottes trempées dans sa soupe, absorbée la veille au soir tandis qu’elle était allongée sur son lit. Oui, peu le savaient mais, une fois la nuit tombée, elle se laissait aller à des incongruités indicibles, génératrices de désordre et de confusions honteuses. Et le résultat ne pouvait en être dissimulé : on trouvait des miettes sur le lit conjugal, et pas seulement à sa place.


Une fois récuré le lavabo, invariablement elle s’appliquait à retirer les cheveux de la poubelle de la salle de bains au prix d’une savante génuflexionqu’elle avait longtemps répugné à effectuer, des motifs religieux la freinant. S’agenouiller lui rappelait un épisode vraiment extravagant de son enfance, par ailleurs si sage. M était l’aînée de six enfants. Sa grand-mère, fort chrétienne, se faisait un devoir d’écouter à genoux la bénédiction papale chaque dimanche de Pâques. Et durant cet exercice qu’elle attendait année après année avec une impatience grandissante, l’aïeule enjoignait à son époux, à ses petits-enfants et aux domestiques de la rejoindre  dans son pieux agenouillement. M en faisait donc autant jusqu’au jour où exaspérée de ce discours incompréhensible autant qu’interminable, aiguisant par ailleurs la douleur de ses genoux meurtris, elle se leva. Et se tournant vers sa grand-mère, lui jeta à la face, au beau milieu de l’homélie qu’elle n’aimait pas le Pape, qu’il était un monsieur méchant car il obligeait les enfants à avoir mal au corps en l’écoutant.

 

M n’était pas Spartacus. Aucun ne la suivit dans sa rébellion, ni les adultes, ni les plus jeunes. Cela lui causa un profond chagrin. Elle en déduisit des choses étranges, sans doute excessives sur l’inutilité de la parole et la méchanceté humaine, choses pourtant parfaitement observables par des esprits même peu objectifs. Elle lutta sans succès contre sa misanthropie galopante d’abord, puis stable dans l’allure pour finir par se réfugier dans le geste : repasser, nettoyer, poncer, laver, récurer, astiquer, cuire en y mettant le moins d’intentions possibles pour ne pas être déçue.

 

Eut-elle renouvelé son acte héroïque qu’elle aurait découvert la liberté car, une autre fois, pour sûr, elle aurait été suivie, au moins par l’un d’entre les autres agenouillés. Econome de ses gestes, de son corps, de son cœur, M. vit seule aujourd’hui. Et quand elle regarde les photos de ses albums, doute même d’avoir existé.
                                                       
                                                               JEAN-GABRIEL FOUCAUD





LE SCAPHANDRIER MERITANT



L’illumination est l’espoir de l’artiste, du plus petit au plus grand : "Ah, si au moins un jour…" Verser des larmes, supplier, reculer le moment où l’évidence s’impose : ce ne sera pas pour aujourd’hui. Puis une autre vérité, parfois bien plus pernicieuse émerge : et peut-être pour demain non plus. N’allons pas plus loin, elle pourrait bien ne jamais venir. Pou le moment, évitons de nous envoler dans le pathétique.


L’artiste a peur de manquer d’inspiration. D’air en revanche, il manque rarement, nous le savons bien. Aux tréfonds de cette faiblesse parfois, il trouve encore la force d’espérer, de croire en des jours meilleurs, nombreux et consécutifs de préférence si toutefois il avait le choix.


Le scaphandrier aussi cherche l’inspiration avançant pas à pas, lentement, pesamment, sursautant parfois lorsqu’un poisson vient heurter son casque. Des bulles s’échappent le long du tuyau le reliant à la surface. A la différence de celles que l’on trouve dans les bandes dessinées, elles ne comportent aucun message signifiant pour autrui. Seul, il avance dans l’eau glauque à la recherche de l’épave, jetée par le fond au hasard de la rencontre d’une coque et d’un obus expédié avec le professionnalisme glacé d’un ennemi respectueux des formes chevaleresques de la guerre, mais pas toujours, ce qui au bout du compte ne change rien à l’affaire pour les marins touchés, coulés.


Ce lent travail d’exhumation n’est pas, on s’en doute, très exaltant. Soulever les dépôts de poussière marine, disputer à une pieuvre aux tentacules paresseusement allongées, la confirmation de l’ultime lettre authentifiant l’épave ne lui vaudra jamais honneur et bravo. Sans public, tourné vers le passé dans un monde étouffant par nature et non par volonté, le scaphandrier lors de ses actes à l’héroïsme solitaire éprouve le sentiment d’une dette pour l’air qu’il reçoit de ses alliés de la surface. C’est son apprentissage, ingrat sans doute, mais nécessaire à son existence et à sa légitimité.


Il en sait le prix et reconnaît sa dépendance. En l’écoutant remercier ses aides tandis qu’il remonte ruisselant de l’eau glauque dans laquelle il s’est plongé pour éclaircir un nouveau mystère, nous apprenons beaucoup sur la qualité des échanges entre humains. Muni de ce précieux savoir, retournons vers l’artiste et demandons lui pourquoi si souvent il ferme ou coupe les tuyaux de l’échange, se réfugiant dans l’idée que l’inspiration dépendrait seulement de lui et de lui seul pour toujours.


                                                               JEAN-GABRIEL FOUCAUD





LA TROISIEME VIOLONISTE



Elle est grande, mince, brune et un peu raide , un peu seulement. Son entourage la trouve charmante. Ca ne lui fait pas peur. Ce n’est ni un compliment, ni un défaut.  Juste une rumeur qui la précède et une légende qui la suit. Pas vraiment une légende d’ailleurs, car cette personne est bien trop modeste pour en vouloir une pour elle toute seule.


Allongée sur son lit, tout fort dans sa tête, il lui arrive parfois d’entendre : « Je suis une femme ».Cette phrase stoppe ses longs monologues, car  après avoir l’avoir  entendue, des visions étranges souvent lui surviennent; et à qui pourrait-elle les dire ? Lorsqu’elles apparaissent, la réalité extérieure lui apparaît comme la juxtaposition de plusieurs séries de lamelles, immobiles, silencieuses, se tenant les unes aux autres par des excroissances en forme d’épaule, leurs seuls points de contacts. Selon cette jeune femme, les hommes ne voient pas le monde ainsi. Elle n’a pas tort, n’est-ce pas ? Et d’ailleurs n’a même pas eu besoin de le leur demander pour le savoir.  En les regardant se placer les uns par rapport aux autres dans le chœur, mardi dernier, avant de jouer le Requiem de Mozart en l’église de la Madeleine, ils lui ont encore montré qu’ils font tout pour ne pas avoir l’être d’être côte à côte et que ça leur prenait un temps fou d’obtenir d’eux un alignement simplement correct.


Etre troisième violoniste, c’est sa manière de se situer vis-à-vis des autres. Si elle était premier violon, la solitude serait son lot comme dans son studio. Vivre avec un homme ne l’intéresse pas vraiment et avec des copines non plus. Elle voudrait juste voir moins de lamelles en regardant les humains et avoir un peu plus de visites, mais pas trop non plus. A ce jour, aucune idée pour que ça change n’est encore apparue, mais elle continue à chercher. Troisième violon, c’est bien : bonne technique, fiabilité, autonomie et ça n’oblige  pas non plus à faire des performances les jours où on a simplement envie de se rouler sous sa couette en lisant des romans qui rendent triste.


Il suffit de se maintenir à un bon niveau, ni trop haut pour ne pas s’isoler davantage, ni trop bas pour ne pas être obligée de donner plus de cours, notamment au fils du voisin du troisième qui fait vaciller les lamelles à grands coups d’archet maladroit. En le voyant, elle se dit souvent : «  Si Gengis Khan avait joué du violon, il aurait joué comme ça, comme une brute ».


Les lamelles, ça n’est pas drôle, mais quand elles bougent, c’est pire.


La troisième violoniste a une distraction pourtant, à part de lire des romans qui la rendent triste et de regarder combien de temps il va falloir aux hommes pour s’aligner dans le chœur (le cœur peut-être ?). C’est d’emmener sa nièce, Stéphanie, au Jardin du Luxembourg, là où les enfants louent des bateaux pour voir comment ça fait de s’éloigner du bord. Stéphanie n’en loue pas mais elle lance des pièces dans l’eau pour y voire des ronds se former. La petite fille ne sait pas que sa tante s’émerveille de son audace à faire bouger ou à créer des formes. Peut-être osera-t-elle dimanche prochain, elle aussi.


                                                              JEAN-GABRIEL FOUCAUD





MOZART, REQUIEM POUR UN HOMME-LOUP



Cruauté. Temps suspendu. Allégresse interdite exprimée sans ménagements. Sulfureuse réputation et dépravation attestée, par maints biographes et contemporains, scandalisés ou simplement étonnés, à l’épreuve du plus grand défi pour un homme : dire à tous sa vie, cette vie qui s’en va, aspirée par une force anonyme, mais terrifiante.

 

Louanges pour le mort, hypocrites pour certaines mais au-delà d’elles, l’au-delà. La mort a-t-elle une force incroyable à laquelle bien des humains seraient insensibles au point d’en vouloir ignorer le visage ? Y a-t-il un refus pour les vivants de l’absorber, de s’en nourrir ? Que veut la mort ? Que peut t’elle ? Obnubilés par les bruits et les caquètements des routines et des ambitions, des chagrins et des succès, d’elle combien d’humains perçoivent réellement l’action de ses œuvres et ses pouvoirs bienfaisants ?

 

Wolfgang, Wolfie, Wolf, petit loup, loup si plein de vie, si entier dans tes excès, que nous dis-tu dans ton testament ? Quel contenu nous as-tu légué dans ton dernier et sublime chant ? Quel est son destinataire ? Qu’est-ce qu’une route débarrassée des corps pesants, cheminant harassés ? Qu’est-ce qu’une oreille libre de tout ordre ? Que vit un cœur s’ouvrant au cosmos ? Que porte une voix au moment où elle épouse la splendeur d’une vie délestée de tout jugement la refermant sur elle-même, accablée d’être seulement un destin et rien d’autre ?

 

Amadeus, tu as côtoyé les princes et les évêques aux plates exigences, politiques subtils ou balourds, satisfaits le plus souvent d’écorner l’éclat de tes chants funèbres et joyeux en tentant de glisser dans ton œuvre leurs mesquines inventions, croyant ainsi participer de ton génie et  voir leur petitesse devenir jumelle de ta grandeur dans l’éternité que tu leur ouvrais. Tu as fini tes jours de lumière, tes agonies d’ivrogne et tes jubilations de héros enfantin dans une fosse dite commune : celle des sans-noms. Tu t’étais délivré par avance de ce rituel étrange qui voit au long des siècles des passants curieux venir vérifier sur une plaque où gît le nom et le corps des grands hommes, dans ce coin de cimetière devenu célèbre d’en avoir accueilli leurs dépouilles terrestre.

 

Tu as chevauché la mort dans sa force joyeuse, dans ces moments magiques durant lesquels l’âme, délivrée des formes malheureuses d’une incarnation incomplète, trop douloureuse, vient de retrouver sa force et bondit enfin joyeusement de la Terre jusqu’au Ciel.

 

Mozart, tu n’étais qu’un homme et même plus souvent qu’à ton tour, un pauvre homme, mais combien de cœurs joyeux ou éplorés, d’existences passées et peut-être à venir, de forces invisibles à tes contemporains, ta mémoire et tes différents sens ont t’ils  abrité ou accueilli ? Comment as-tu fait pour donner à entendre à tant de générations  l’écho du mouvement de l’âme au moment du trépas, quand enfin libérée de ses servitudes terrestres, elle peut à nouveau recevoir l’univers tout entier et s’y déployer en faisant résonner aux oreilles attentives un chant si pur que toi seul, l’homme-loup a pu le capter et le transmettre ?

                                                              JEAN-GABRIEL FOUCAUD




L'ART DU CALLIGRAPHE


Jamais, non jamais, je n’aurais cru une telle douceur possible.


La langue un peu pendante, signe d’une profonde relaxation, mais déterminé dans l’attitude, au niveau de la nuque surtout, il se prépare.


Avec un vieux matériau fait de poils et d’encres mélangés, sans parler, sans douter, il laisse jaillir une forme. Elle portera la trace de cette tension se déployant entre douceur et rigueur, excluant la raideur.


Lors de ce geste, accompagné, esquissé de trois doigts, puis suivis des autres, sa main, telle une meute digitale, dessine un message à l’intention d’autrui.


On écrit pour l’honneur, par ascèse, pour pouvoir se nourrir, être sincère, garder une posture, rassurer, étudier le passé, mettre en garde, orner son discours, impressionner, avoir l’air sérieux, spiritualiser ses obsessions et aussi être aimé. Mais de tout cela, le calligraphe ne se soucie pas. Il joue sa vie à chaque geste, sous le regard tyrannique, exigeant, d’un aigle impérial auquel il aurait dérobé une plume pour dessiner un univers d’amitié et de douceur.

                                                                                                                                                                                            JEAN-GABRIEL FOUCAUD





LA TERRE EST NOTRE MAISON A TOUS



S’il te plaît, toi, le bâtisseur, regarde où tu mets tes pieds, ta dynamite, ton bulldozer. Tu me dis que de calcaire, de granite ou de schiste, je suis faite. M’aimes-tu vraiment pour me nommer ainsi et me détailler avec tant de froideur ?


Je ne suis pas chimique, je suis sensible. Je ne suis pas faite de matière inerte, je suis vivante, oui vivante comme toi. Tu me traites comme un objet, comme si j’étais une chose morte. En même temps, tu m’accordes des pouvoirs extraordinaires, peut-être ceux de ne rien sentir d’aucun de tes actes, explosions, constructions, forages ou de me réparer plus vite que tu ne m’abîmes.


Je ne suis pas une chose. Je suis la Terre Mère. Et toi l’humain bien souvent, tu ne m’écoutes ni ne me regardes.


S’il te plaît, toi, le bâtisseur, éteins tes moteurs, ranges tes pesticides et regarde moi avec plus d’attention. Vois-tu mes cheveux ? Ils sont faits de lianes et d’herbes folles. Aperçois-tu mes yeux ? Ce sont pourtant les étangs et les lacs de tes baignades.


Ecoute le vent: il est mon souffle.


Mes os sont faits de pierres. Ils sont aussi ma mémoire.


Comme chacun, j’ai mes malheurs : ce sont des incendies. Pour toi, c’est la rougeole. Tu as tes rhumes, j’ai  mes inondations. L’échelle est différente, la douleur est semblable.


Le sang de tes veines, c’est l’eau de mes fleuves. Pourquoi la salis-tu autant ? Penses-tu que je puisse me réparer aussi facilement de tes méfaits et de tes insouciances à courte vue ?


Enfants de la Terre, mes enfants, qui que vous soyez, où que vous viviez, écoutez votre Mère à tous. Je vous nourris, je vous abrite. De mes fleurs et de mes couchers de soleil, j’embellis votre vie. Aujourd’hui, je vous parle à travers la jeune enfant, la presque femme, qui est là devant vous.


Moi, l’enfant, la presque-femme, j’entends la Terre Mère. Elle nous demande d’allumer des lanternes dans l’obscurité de nos consciences et de profiter de cette lucidité naissante pour regarder à l’aube de chaque journée ce que nous bâtissons, à l’heure où l’esprit est encore libre des routines à venir.


Moi l’enfant, la presque-femme, je vous le demande : la Terre Mère pour les beautés dont elle est si généreuse ne mérite-t-elle pas plus de respect, d’amour et de reconnaissance ?

                                                                                                                                                                   JEAN-GABRIEL FOUCAUD