aux sources des chamanismes





Le but de ces cérémonies est thérapeutique, à la fois au plan psychologique et énergétique. Elles sont aussi un des lieux d’enseignement et de transmission de l’expérience chamanique. Quand il y a une quarantaine d’années les européens ont demandé aux chamanes lakotas de les aider à reconstituer un enseignement chamanique pour nos contrées, ce rituel fut le centre de cette renaissance. C’est le lieu principal pour faire l’expérience des « roues de médecine », instrument de diagnostic et de reconstruction des liens d’un être humain avec les trois niveaux (ciel, terre, homme) avec lesquels les humains sont liés.


Connues d’abord en France sous le nom réducteur de "sweat lodge", elles consistent en un long temps passé dans une hutte rendue obscure et fermée par un grand nombre de couvertures. Y sont peu à peu introduites des pierres chauffées au rouge sur lesquelles est versée de l’eau, ceci produisant des pics de chaleur permettant des modifications psychologiques ou des ouvertures spirituelles majeures, possibles seulement par ce moyen.


Pour quiconque désirant s’impliquer dans les apprentissages chamaniques, ce rituel est essentiel. Il est rappelons-le, un des piliers des spiritualités des Sioux Lakotas qui en ont relancé l’usage en France, et des Mexicains sous la forme des temascals.



Universalité des rituels de ce type


C'est un fait bien réel que la plupart des cultures manifestent leurs propres variantes de la pratique du bain de vapeur. Les saunas finlandais ou slaves, le bain de vapeur gréco-romain,  et l'étuve sacrée traditionnelle « inipi » des Amérindiens partagent plusieurs caractéristiques : ils appartiennent à la plus ancienne tradition thérapeutique du chamanisme et sont liés historiquement et culturellement avec beaucoup d'autres rituels semblables, même s'ils ne sont pas tous pratiqués au sein de sociétés arctiques.


Le but originel du sauna n'était pas hygiénique,  mais purificateur, à travers la sudation et l'état de transe chamanique durant lequel nos ancêtres recevaient des indications sur leur voie spirituelle et la Connaissance qu'ils pouvaient atteindre. En contraste avec l'héritage traditionnel relativement intact et  toujours vivant des peuples d'Amérique du Nord, les pratiques, croyances et rituels entourant le sauna finlandais ont subi les modifications considérables reflétant les évolutions générales des sociétés européennes. La culture technique et matérielle du bain de vapeur  est cependant restée façonnée par le  chamanisme ancien au travers des siècles derniers, si chargés en événements et idées nouvelles. Le sauna finlandais véhicule encore quelques traces de pratiques spirituelles et holistiques caractérisant encore aujourd'hui les techniques de sudation des peuples indigènes d'Amérique, mais s'est réduit peu à peu à une pratique d'hygiène.
 
Le rituel de l'étuve sacrée  est modelé sur le symbolisme qui célèbre toutes les manifestations des cycles de la mort et du retour à la vie ; l'utérus, la terre et la tanière de l'ours comme site d'hibernation et la renaissance du printemps. Aussi l'étymologie  du sauna nous désigne avec force le fait d'imitation avec la tanière de l'ours (« Sauna » vient du mot Sámit « sakna » ou « suodnje » qui désigne un trou creusé dans le sol). Juste comme l'ours cherche le miel dans l'arbre de vie cosmique dans lequel le sauna/ la tanière était construit(e), les anciens Finnois recherchaient des « étuves d'ambroisie» (metiset löylyt) pour transpirer  le miel du renouveau.  Traditionnellement ils priaient les quatre éléments, l'air, l'eau, le feu et la terre, les quatre mondes, c'est à dire le ciel, puis le domaine intermédiaire de l'atmosphère, la terre et le monde souterrain de la mort ,  tout comme les Indiens  d'Amérique du Nord. Nombreux sont ceux pour qui  le trou dans l'étuve sacrée fait écho au « kiuas » finnois, c'est à dire  l'utérus de la terre avec les pierres chauffées au rouge en dedans, le feu sombre (*ater) et transformateur,  qui sont associées aux grands-pères ou aux grand'mères par les Amérindiens. L'eau versée ou jetée sur les pierres, saluées par de la sauge, du ray-grass ou d'autres herbes (tabac, lavande, cèdre ˇ) transmettent les prières ou les remerciements des participants au ciel supérieur, aux ancêtres, apportant à peu près au même moment la transformation des éléments primaires de la création, des forces masculines et féminines ; l'air et l'eau, la terre et les pierres, le chaud et le froid. Comme les pierres chauffées au rouge sont aspergées avec de l'eau (le fluide de la vie), les jets sifflants de vapeur projetés produisent des vapeurs brûlantes semblables à  l'acte intermédiaire de la course cosmique; le dôme de l'étuve sacrée devient un utérus dans lequel une nouvelle vie commence à grandir. Au même moment, les participants expérimentent  une sorte de renaissance après avoir libéré la douleur, les états d'anxiété, la culpabilité, et après avoir aussi expérimenté une catharsis commune au travers des histoires partagées, des témoignages, des chants, des gémissements de détresse, des pleurs, des confessions. Les activités typiques d'une étuve sacrée incluent aussi des méditations, des prières individuelles ou collectives, des chants libérateurs,  l'invocation d'entités ou de guides spirituels et la sollicitation de guérison d'amis, de membres de la famille et de la communauté. Ensemble et en totalité, les participants et le cosmos sont recréés. Tout le noyau du symbolisme de l'étuve sacrée  est une réplique des modes d'intercommunication du cosmos et mène idéalement, au travers d'états modifiés de conscience,  à une nouvelle conscience étendue et rajeunie.
 
Comme les peuples aborigènes d'Amérique du Nord, les anciens Finnois  versaient de la même manière le premier et le dernier tour de « löly » (vapeur) à leurs ancêtres. Certains disent encore aujourd'hui que faire un bain de vapeur après minuit, c'est  se donner les moyens de rencontrer  des tonttu (lutins, gnomes). Les anciens Finnois  partageaient la croyance avec les peuples indo-européens que le feu venait d'un ciel lumineux supérieur (paradis) et ainsi, était sacré. Auparavant le sauna aussi était un endroit sacré, où chacun pouvait se souvenir des défunts, et où les maladies du corps disparaissaient. Le tas de pierres sur le poêle était considéré comme une relique de l'autel utilisé dans les temps païens ; jeter de l'eau sur les pierres était aussi un sacrifice cérémoniel dédié aux ancêtres spirituels et aux êtres surnaturels. Le mot finnois « löly » (la vapeur émise par les pierres) signifiait originellement « esprit », voire aussi « la vie », et le mot correspondant à « löly » dans les langues proches du finnois est « lil », qui signifie l'âme. Aussi est-il pour le moins incorrect et abusif de le réduire à un simple  mécanisme de production de vapeur. 

 
Chauffage au rouge des pierres volcaniques


L'explorateur français Regnaut, dans son Voyage en Laponie, témoignait ainsi avec niaiserie et  effarement de sa découverte de la pratique des saunas au cours du 18ème siècle :


« Il ne nous arriva rien d'extraordinaire pendant tout le chemin que nous fîmes le samedi ; mais sitôt que nous fûmes arrivés chez un paysan, nous nous étonnâmes de trouver tout le monde dans le bain. Ces lieux, qu'ils appellent basses-touches ou bains, sont faits de bois, comme toutes leurs maisons. On voit au milieu de ce bain un gros amas de pierres, sans qu'ils aient observé aucun ordre en le faisant, que d'y laisser un trou au milieu, dans lequel ils allument du feu. Ces pierres étant une fois échauffées, communiquent la chaleur à tout le lieu; mais ce chaud s'augmente extrêmement lorsque l'on vient à jeter de l'eau dessus les cailloux, qui renvoyant une fumée étouffante, font que l'air qu'on respire dans ces bains est tout de feu. Ce qui nous surprit beaucoup, fut qu'étant entrés dans ce bain, nous y trouvâmes ensemble filles et garçons, mères et fils, frères et soeurs, sans que ces femmes nues eussent peine à supporter la vue des personnes qu'elles ne connaissaient point. Mais nous nous étonnâmes davantage de voir de jeunes filles frapper d'une branche des hommes et des garçons nus. Je crus d'abord que la nature, affaiblie par de grandes sueurs, avait  besoin de cet artifice pour faire voir qu'il lui restait encore quelque signe de vie ; mais on me détrompa bientôt, et je sus que cela se faisait afin que ces coups réitérés ouvrant les pores, aidassent à faire faire de grandes évacuations. J'eus de la peine ensuite à concevoir comment ces gens sortant nus de ces bains tout de feu, allaient se jeter dans une rivière extrêmement froide, qui était à quelques pas de la maison, et je conçus qu'il fallait que ces gens fussent d'un fort tempérament, pour pouvoir résister aux efforts que ce prompt changement du chaud au froid pouvait causer.


Vous n'auriez jamais cru, monsieur, que les Bothniens, gens extrêmement sauvages, eussent imité les Romains dans leur luxe et dans leurs plaisirs. Mais vous vous en étonnerez encore davantage, quand je vous aurai dit que ces mêmes gens, qui ont des bains chez eux comme les empereurs, n'ont pas de pain à manger. Ils vivent d'un peu de lait, et se nourrissent de la plus tendre écorce qui se trouve au sommet des pins. Ils la prennent lorsque l'arbre jette sa sève ; et après l'avoir exposée quelque temps au soleil, ils la mettent dans de grands paniers sous terre, sur laquelle ils allument du feu, qui lui donne une couleur et un goût assez agréable. Voilà, monsieur, quelle est pendant toute l'année la nourriture de ces gens, qui cherchent avec soin les délices du bain, et qui peuvent se passer de pain. » 

 
Le feu brillant (*egnis) prépare le feu sombre (âter)


Comme on peut s'en rendre compte par ce témoignage, les étuves sacrées  étaient une pièce essentielle de la vie et  des pratiques spirituelles des peuples du nord. Elle étaient aussi destinées à l'accompagnement des moments forts d'une vie : naissances ou morts d'enfants, rituels de puberté, guérisons psychologique, parfois physique, accompagnement de traumatismes de natures diverses (perte d'êtres chers, viols, crimes ). Tout ceci  est valable dans les sociétés  où le savoir-être n'est pas limité à l'observation formelle des règles sociales, mais s'étend  à la connaissance des liens subtils entre les humains et le monde naturel et aux données psychologiques  complexes des cycles de la vie .C'est le cas des sociétés dites, par commodité,  chamaniques. Ce terme servant aujourd'hui (à la suite des travaux de M. Eliade) à désigner les ensembles humains dans lesquels est perçu et respecté le sentiment d'unité entre les Ancêtres, les Vivants et les Descendants ainsi qu'entre le Ciel, la Terre et le monde de l'Homme sans oublier les liens spirituels et pas seulement d'utilité entre les humains, les végétaux, les minéraux et le règne animal.
 
Cette conscience dite chamanique  permet de rencontrer ou de s'ouvrir à des moyens de créer ou de reconstituer la santé d'un groupe social ou d'un individu, dés lors que ces dits moyens ne seraient pas momentanément accessibles à une conscience seulement pragmatique. L'action des chamanes est de la  maintenir, de la reconstituer si elle disparaît, s'atténue ou se met à revivre : c'est le cas de nos sociétés où beaucoup sont en quête d'enseignements aptes à les aider à s'engager dans cette voie. Ceci explique le retour  en grâce des chamanes après un temps d'éclipse du à la fascination pour les modèles de développement sociaux peu soucieux du monde naturel et indifférents aux pratiques spirituelles.


La reconstitution de cette forme de conscience  est l'un des principaux apprentissages acquis lors des rituels auxquels ces pratiques donnent la possibilité de participer. C'est aussi ce que cherchent à transmettre, à aider à développer pour les autres les personnes ayant déjà acquis ou réussi à sauvegarder cette qualité de conscience , même si elle est encore  un peu rudimentaire ou mal organisée, ce qui est fréquent dans nos sociétés.


  Ces cérémonies, pour les participants, sont un vecteur puissant, fort d'une transmission millénaire, capable de donner à cette forme de conscience plus de force et  aussi de créer un temps permettant de la ressentir. Et ceci, non seulement dans leur pensée ou leur sensibilité mais aussi dans la totalité de leur être. En réalité, faire l'expérience d'une étuve sacrée, c'est se plonger dans le non-manifesté, c'est à dire dans l'avant- naissance, et l'après- mort. Cette plongée dans le non-manifesté apporte une délivrance des fautes ou des erreurs commises, par la prise de conscience des différents états de l'être qu'elle permet d'expérimenter, mais aussi parce qu'elle permet de mettre en évidence les positions intenables.
 
Depuis une trentaine d'années, des enseignants issus du groupe des Sioux Lakota  (U.S.A.), pour lesquels ce rituel  est un des piliers  de leurs pratiques spirituelles, sont venus tout comme des Tibétains, des Péruviens ou des aborigènes australiens, en Europe de l'Ouest, dans le but de diffuser leurs enseignements spirituels et d'y trouver alliés et protecteurs contre les forces opprimant leur existence. Ils ont pu, grâce aux Européens venant en retour les visiter, trouver une base arrière leur permettant de contourner les obstacles mis en place par les pouvoirs locaux ou fédéraux aux pratiques essentielles à leur vie spirituelle et sociale.
 
L'approche mythique des anciennes cultures de l'antiquité  ou des cultures chamaniques qui perdurent encore, et les démarches rituelles qui en découlent, sont devenues à peu près incompréhensibles pour nos contemporains. Pourtant, le rituel de l'étuve sacrée, ou sweat lodge , tel que conservé par les amérindiens, possède une telle puissance qu'il est capable de réveiller cette capacité de se remémorer les modèles et les mythes enfouis dans notre mémoire, de recréer une conscience poétique du monde, de retrouver une avidité d'être et une volonté d'agir positivement.  Il est fondé sur un processus qui permet aux participants de déterminer pour eux mêmes comment ils vivent, sur quels présupposés, sur quels archétypes, sur quels repères et réglages subtils ils ont construit leur existence, et comment tout cela peut être amélioré par la « Roue de médecine », dont les mécanismes seront expliqués au chapitre suivant. La beauté, la puissance, l'efficacité curative des enseignements générés par ces rituels a ensuite engendré, entre errements et réussites des premiers tâtonnements, une adhésion vigoureuse du monde des blancs d'Europe ou des U.S.A. Elle a été appuyée par les apprentissages de nombreux européens ayant payé de leur personne pour inviter sur notre continent des enseignants Lakota ou pour aller apprendre chez eux les subtilités étonnantes de ces rituels.
 
De ce fait, déjà chez nos proches voisins de l'Europe de l'Ouest, Belgique, Allemagne et surtout Hollande, la reconstitution raisonnée (pas toujours) d'un chamanisme originaire, refoulé au sein de notre culture, est à l'œuvre. Des  enseignements antiques et notamment celtiques vont probablement retrouver une place importante par l'intermédiaire d'informations émergeant lors de ces rituels, les runes étant pour l'instant le vecteur principal de cette voie.
 
Actuellement, les échanges entre Chamanes Amérindiens du nord et du sud et étudiants (ou déjà enseignants) européens a été si intense qu'un nombre considérable d'étuves sacrées ( Sweat Lodges) ont été construites en Allemagne, en Suisse, en Espagne, en Angleterre comme dans tout le Bénélux  et sont utilisées très régulièrement par des milliers d'habitués et à des niveaux très différents (convivial ou sacré). Les Européens qui s'y  rencontrent peuvent enfin mettre dans leurs vies, grâce à elles,  une palette de plaisirs longtemps défendus ou inaccessibles, comme ceux de la liberté totale de l'esprit, de la vitalité, de la plénitude, des capacités accrues de prévision et d'intuition, tout cela entraînant une nouvelle joie de vivre, et peut-être un jour, espérons-le, si leur nombre  grandit, un nouvel art de vivre. 


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Raymond A. Bucko: The Lakota ritual of the sweat lodge, University of Nebraska Press, 1998
Joseph Bruchac, the native American sweat lodge, the Crossing Press,1993
Annie Pazzogna, Inipi, le chant de la terre, Editions l'or du temps, 1990
Joëlle Rostkowski, la conversion inachevée, les Indiens et le Christianisme,  Albin Michel, 1998

 
REDECOUVERTE D'UNE CEREMONIE ESSENTIELLE
 

Nature ou principe de la cérémonie inipi ou initipi dite encore sweat lodge ou étuve sacrée.


Ce rituel est un des piliers des pratiques spirituelles de nombreux groupes amérindiens, notamment des lakota (du groupe sioux des U.S.A.). C'est principalement avec son aide que les chamanes lakota ont contribué à réinsérer les européens dans le flux des enseignements chamaniques et à les aider à en retrouver la trace au sein de leur mémoire ancestrale et de leurs pratiques culturelles.


Si l'on souhaite entrer en résonance avec les effets de cette très belle cérémonie, il vaut mieux se fier à l'étymologie qu'au spectacle apparaissant aux yeux d'un curieux de passage ou d'un débutant venant y participer pour la première fois. Que verrait celui-ci ? Un assemblage de perches de bois assemblées de  façon à former une hutte, un monceau de pierres, un ou deux stères de bois, une vingtaine de couverture posées sur le sol en attendant de l'être sur la hutte, divers instruments de jardinage, des cailloux dessinant un chemin entre celle-ci et un cercle où sont disposées des bûches. Cette description purement matérielle n'apprenant pas grand chose se révèle une mauvaise porte d'entrée pour saisir les racines de l'intérêt de tant d'occidentaux, en particulier de nos voisins belges et hollandais pour cette cérémonie.


         Le récit des séquences du rituel :les pierres chauffées au rouge dans un grand feu, les participants entrant dans la hutte, l'introduction desdites pierres, étape par étape dans cette dernière, les chants magnifiques accompagnant le déroulement de la cérémonie, produits par ceux-là même qui ignoraient pouvoir chanter aussi bien, voire le récit épique de la façon dont chacun a supporté les variations de chaleur ne renseignera pas davantage. Les observateurs les plus avisés ou qui du moins se croient tels, ramèneront cette magnifique expérience à ce qu'ils connaissent :le sauna. Ils annuleront de ce fait la réalité vécue de cette épreuve initiatique et  en adoptant cette posture purement pragmatique  se rendront incapables d'apprécier l'importance et la nature des modifications d'aspect et d'humeur des participants, au moment où ils sortent de la hutte. Ils ne s'enrichiront pas non plus des enseignements des données contenues dans le récit des transformations connues par les pratiquants réguliers de ce rituel.


Aussi vaut-il mieux, pour en saisir la nature et l'intérêt pratique, passer par le biais de l'étymologie et de rapprochements avec des enseignements venus d'Asie, connus par les occidentaux depuis plusieurs décennies et de nature initiatique, comme le Qi Gong, lui-même défini comme une mise en mouvement de l'énergie personnelle du pratiquant et de son harmonisation avec celle du monde l'entourant. Ces pratiques par des moyens différents poursuivent les mêmes buts.


L'étymologie, mieux que sa simple description matérielle, nous permet de mieux saisir la nature de ce processus. Le mot initipi est composé de ini (souffle, âme, psyché) et de tipi (maison). Il évoque une maison servant à retrouver contact avec sa psyché, ses Souffles comme le diraient les acupuncteurs, sa nature personnelle dans la terminologie chamanique. Il est possible de rapprocher ce mot de « psychanalyse ».  En effet, celui-ci a été constitué en agrégeant psyché et analuien (action de délier par la parole) pour évoquer un processus aboutissant, s'il est réussi, à une parole déliée, libre, inspirée.  Par le biais de l'étymologie il est possible de  commencer à percevoir pourquoi cette cérémonie est un des piliers de la santé spirituelle et physique de tant de peuples liés aux enseignements chamaniques: c'est  une cérémonie de régénération.


Pour clarifier son action sur le souffle, sur l'âme, prenons le temps d'étudier simultanément deux mots désignant des activités bien connues dans nos contrées: psychothérapie et psychanalyse,. Ces deux termes ont en commun d'être composés à partir de psyché (âme, souffle). Therapon y ajoute la fonction du serviteur et analuien le moyen (analuien : délier par la parole).


En son principe, la psychanalyse devrait être l'art par lequel le discours énoncé  pendant les séances d'abord, ailleurs ensuite, laisserait vibrer le souffle ou l'âme au point qu'on y entende inspiration et liberté, celle °Vci étant vécue comme une aisance à la fois psychique et intellectuelle. Si ce processus  n'aboutit pas  à cela, il ne peut être considéré comme réussi.


La psychothérapie, elle, est une situation où l'on cherche à découvrir comment sauvegarder (c'est la fonction du therapon, thérapeute ) notre nature personnelle. Et aussi  de quelle façon développer les connexions entre notre personnalité (lien des différents systèmes composant un être humain avec le monde extérieur à lui)  et notre âme (nature personnelle) dans un meilleur échange et rapport avec les données du monde avec lesquelles elle est liée. Par le service (thérapie) ou par une action de réouverture de la vie dans la parole (analyse), ces deux activités tentent d'organiser de favoriser l'aisance ,le mouvement juste au sein même de l'être (l'âme) , dans sa manifestation subtile (le souffle)  en tenant compte d'un versant  physique ( la respiration) et d'un autre spirituel et poétique (l'inspiration).


La psychanalyse a, elle aussi, un versant initiatique. Elle est à la fois une thérapie et un enseignement, une thérapie parce qu'elle est un enseignement, lequel au fur et à mesure de son émergence entre les partenaires (patient et thérapeute)  a un effet thérapeutique. Par sa pointe extrême, dont bien peu osent  parler de nos jours, elle est par nature une thérapie de l'âme (psyché :âme). Ce fait est peu reconnu et surtout maintenu par suffisamment de praticiens et de patients. Cette dimension lui manque donc généralement, ce qui se traduit pour beaucoup de patients, et aussi bien des thérapeutes faisant retour sur leurs années de formation, par la sensation d'avoir été normalisé ou appauvri émotionnellement. C'est aussi pour cela que nombre de participants à ces cérémonies sont des personnes ayant suivi ou étant en cours de psychanalyse ou de psychothérapie et qui percevant que celle-ci a des effets réels mais  limités y viennent  dans le but de la compléter ou en renforcer les effets à tous les niveaux de leur être.


Evoquant ce rituel, le terme souvent employé pour en définir l'impact est purification. Pour des occidentaux, le mot le plus juste serait peut-être régénération. A ces termes, clarifiant partiellement l'utilité de cette cérémonie, n'associons pas de sens sectaire ou de fanatismes ascétiques engendrant des pratiques extrêmes. En général, mais force est de reconnaître que ce n'est pas toujours le cas, le chamanisme est une spiritualité très saine, concrète, liée à l'humour, à la beauté et à la reconstitution de la vitalité.


Il s'agit donc dans ce rituel, comme dans le Qi Gong ou dans la psychanalyse,  de relancer  et d'amplifier une manifestation  à la fois vitale et spirituelle fondamentale : le souffle, (associé comme dans toute les Traditions et Enseignements vivants à l'âme). Si cela, ou plutôt quand cela est atteint, car il est impossible de vivre constamment en état de grâce, il s'ensuit un sentiment parfois extatique de liberté psychique. Dans ce rituel, cet effet est obtenu par la création de conditions (chaleur, vapeur, distorsions de l'espace-temps obtenues grâce à l'obscurité produite par la fermeture de la Hutte) le permettant. Fréquemment, au terme d'une Loge de trois à quatre heures, les participants, y compris le « conducteur du rituel », sont incapables à une heure prés de dire combien de temps elle a duré !


Dans ce contexte, se purifier c'est abandonner ce qui en nous a vieilli ou nous encombre mais reste potentiellement puissant par faiblesse personnelle ou excès de tolérance à des pratiques négatives, personnelles ou venant d'autrui. C'est aussi accorder moins d'importance aux effets des traumatismes, en s'engageant à renoncer aux pratiques nocives, par rapport à notre corps ou à notre nature,  découlant d'actes qui nous furent nuisibles, qu'ils nous aient été imposés ou non. Cela implique davantage de respect des lois physiologiques et morales, une diminution des addictions (tabac, drogues diverses, attitudes et comportements névrotiques).


Dans leur principe ces rituels sont destinés à engendrer des engagements bénéfiques à la santé et à leur donner corps et consistance par leur force et leur beauté, celle .des chants notamment.   Leur pouvoir de régénération commence là où celui des thérapies par la parole se perd ou s'épuise dans le ressassement.


Le chamanisme vise à mettre en place un meilleur sens de la responsabilité personnelle par rapport à sa vie (incluant  davantage de respect pour son corps physique), à celle des autres humains, et à rendre conscient de la nécessité d'une une attention soutenue et respectueuse des liens des humains avec les différents Mondes ( Ciel et Terre), avec les Règnes du vivant( animaux, végétaux et minéraux), en fait avec le cosmos naturel dans son ensemble. Les mortifications destructrices ou la recherche d'une personne pensant à notre place y sont dépourvues de sens. Bien sûr, comme dans toute activité humaine, intellectuelle ou politique, on trouvera des exceptions contraires à la nature profonde de cette Voie. Mais décrire ainsi la nature de l'activité chamanique, sans faire de concessions sur ce qu'elle doit être et se rencontre en général, renforce la capacité de chacun de s'éloigner de ces déviations inévitables.


On peut pressentir que par des voies différentes mais complémentaires, les procédés de guérison des sociétés modernes et traditionnelles pourraient, puisqu'ils le font déjà  pour le plus grand bénéfice d'un grand nombre de participants à ces enseignements, se soutenir davantage.



La construction de la Loge


La structure peut être en maçonnerie  comme le temescal (ou temascal) mexicain ou bien provisoire comme l'initipi d'Amérique du Nord. La forme la plus courante, et spirituellement la plus puissante, est celle des Lakotas, cette nation indienne des Etats Unis ayant porté cette pratique à son plus haut niveau actuellement accessible. La plupart des Européens de l'Ouest en ont adopté le mode de construction et la dynamique, en cherchant dans l'ensemble à vivre ce rituel conformément à leur propre niveau émotionnel, énergétique et culturel.


La construction se fait dans un espace privé, un jardin de préférence entouré de murs,  comme pour tout acte où prévalent l'intimité et un climat de fête. Si l'on ajoute que ce rituel de régénération a des effet de guérison ( spirituelle au sens de se sentir plus entier et aussi psychique) comporte des temps de régressions et de chants subtils, on saisit qu'il est bon de protéger sa douceur de vivre de curiosités pas forcément malveillantes, mais en tout cas gênantes. Techniquement, un terrain d'une quinzaine de mètres de long et de dix de large est suffisant. Il est préférable de le trouver plat, peu boisé, moelleux à l'assise et surtout sans cailloux de silex pour ne pas risquer de recevoir des éclats en cas de contacts entre les pierres chauffées au rouge et les éléments pierreux du sol.


La loge a usuellement son entrée à l'ouest. Les exceptions sont strictement codifiées et énonçables dans de trop longs développements pour trouver place ici. La structure est composée de seize perches d'environ deux centimètres de diamètre, courbées pour former par leur jonction deux par deux, puis toutes ensembles en leur sommet, un dôme du plus bel effet. Les bois choisis sont toujours le frêne ou le saule, bois à la fois solides, assez souples pour se courber, suffisamment résistants pour supporter les appuis des participants contre eux ainsi que le poids des nombreuses  couvertures, mais aussi sacrés dans nos traditions.


La hauteur est d'environ un mètre quarante et le diamètre  d'un peu plus de trois mètres, cela convenant parfaitement pour un quinzaine de participants. Au centre de la structure un creux de soixante centimètres de profondeur et de diamètre est creusé. Il est destiné à accueillir les pierres chauffées au rouge. Le choix de la nature de celles-ci obéit avant tout à une règle de sécurité : éviter les éclats de silex pouvant blesser les participants. On  les choisit donc volcaniques.


La terre de ce trou est ensuite utilisée pour créer un petit tertre décoré avec des éléments naturels (bois, fleur, mousse) servant ensuite à recueillir les objets personnels des participants. Il est édifié au long du chemin  joignant la porte d'entrée de la loge et le foyer où chauffent les pierres, ledit chemin mesurant entre quatre et cinq mètres de long et à peu près quatre-vingt centimètres de large (taille de la porte par laquelle les participants entrent dans la hutte). Son importance spirituelle, nous le verrons plus tard, est considérable, aussi est-il le plus souvent  bordé d'une double rangée de cailloux de façon à le rendre perceptible aux participants.


Tout cela obéit à  des prescriptions à la fois rituelles et fonctionnelles tant  du point de vue de la direction (ouverture de la loge à l'ouest), de la taille des perches, de la longueur du chemin, de la façon de placer les bûches  dans le cercle où sera fait le feu ,mais aussi dans la façon de dénommer chacun des lieux du dispositif. Il est important de ne pas oublier non plus l'aspect fonctionnel des prescriptions: si la distance du foyer à l'entrée de la Loge est inférieure à quatre mètres, la chaleur sera fréquemment trop importante et il faudra alors réduire le nombre de pierres introduites dans la hutte pour équilibrer l'effet de la réduction de la distance...


Il est possible d'écrire des centaines de pages passionnantes sur ces subtilités efficaces. D'autres l'ont fait notamment aux Etats Unis. Contentons nous ici d'en évoquer une seule.  On peut définir le chamanisme comme un art de créer des « idéogrammes  de l'univers »  en empruntant à Serge Bramly (Terres Sacrées, Albin Michel Editeur) cette belle expression. Un idéogramme est une forme évoquant la jonction d'éléments divers et  les rapports qu'ils entretiennent entre eux. C'est ainsi qu'écrivent les Chinois. Par exemple, dans leur langue, l'acte de conduire est  figuré par un dessin représentant à la fois le mouvement, et sa retenue par le fait de le tenir par la main, et des chevaux. Cela indique que dans cette action  dynamique, conduire donc, l'ardeur du cheval doit être contenue afin que ce soit le cavalier qui dirige et non la monture. Les « objets » et la façon de se comporter vis-à-vis d'eux sont à la fois mis en regard et en rapport dans l'écriture de l'idéogramme. Il s'agit dans le cas de l'acte de conduire de créer par le dessin à la fois la conscience d'une morale en acte, celle de la responsabilité, et un conseil pratique dans une situation de rencontre entre des éléments humains (le conducteur) et non humains (le cheval).


Dans les rituels chamaniques, ces idéogrammes construits à même le sol visent à  la fois à représenter, à  concentrer et à mettre en mouvement des forces humaines et naturelles. La totalité de la construction des éléments physiques de ce rituel, y compris le  dessin du chemin allant de la hutte au cercle  où sera fait le feu, est un guide pour vivre spirituellement et physiquement les puissances latentes présentes dans les quatre Règnes qui sont associés végétal avec le bois et les plantes odoriférantes et purifiantes utilisées (sauge, cèdre), humain bien sûr, animal si la hutte peut être recouverte de peaux de bêtes mais de toutes façon invoqués et minéral avec les pierres).


La loge est  une construction circulaire. Dans les pratiques chamaniques, cette forme est très utilisée pour  ce qu'elle permet.  A l'expérience, aux  plans énergétiques et spirituels, le cercle permet d'unir à nouveau  des éléments divisés, en effaçant les différences. Grâce à cette forme, certaines d'entre elles vont être réduites et leurs données  revivifiées, essentiellement celles concernant les générations (ancêtres et descendants mais aussi jeunes et vieux), car chacun quel que soit son âge peut être, dans cette circonstance, d'une grande aide pour un autre. Les critères de beauté ou de richesse cessent pour un temps, en raison de l'obscurité, et de la nudité au moins partielle qu'elle permet, d'être facteurs de honte ou de pouvoir social :c'est aussi un apport précieux pour un travail de guérison générateur de liberté d'action.


La régénération de l'identité sexuelle est également favorisée. Sans entrer dans des détails trop  techniques de données psychanalytiques, nombre  d'hommes et de femmes se construisent pour survivre dans le « cosmos humain », des personnalités défensives, afin de tenter de protéger leur affectivité. Certaines femmes, par exemple,  vivent avec une construction très structurée de leurs éléments masculins, perdant de ce fait contact avec la puissance de leur féminité. La structure circulaire de la hutte leur permet souvent de corriger ces distorsions : elle est d'abord un monde maternel ou plutôt matriciel permettant de produire et surtout d'accepter les régressions bénéfiques bien connues des adeptes de la psychanalyse, ce dont peu se doutent à l'heure actuelle, car ce rituel n'a pas encore la notoriété nécessaire pour que suffisamment de praticiens le connaissent ou aient simplement pris le temps d'en évaluer les bienfaits. Cette armature en forme de coque de tortue, protégée par des couvertures, crée des conditions idéales pour abandonner grâce au sentiment de sécurité qu'elle procure ses rigidités et revenir pendant quelques heures à des temps de la vie psychique pendant lesquelles elles n'étaient pas nécessaires.


En outre, la hutte a, creusé  en son centre, un trou (monde féminin). Celui-ci est destiné à accueillir les pierres chauffées. (feu sombre, *âter).  La tradition Lakota les dit porteuses de l'énergie masculine, issue du monde du grand-père (monde masculin). En les voyant rouges, turgescentes, chacun  comprend cela aisément. N'oublions jamais que ces cérémonies et les constructions les accompagnant reposent sur une accumulation de données cliniques élaborées pendant des millénaires. Ce ne sont pas des spéculations mentales hasardeuses.  Pour tous les participants ayant des connaissances en pratiques énergétiques, ces dénominations deviennent vite une évidence.


Le cercle, où  seront disposées les bûches  servant à chauffer au rouge les pierres  a une forme testiculaire (monde homme). Le chemin allant du feu extérieur (feu brillant, *egnis) à la porte de la loge a, lui, une forme de pénis (monde paternel) ; il est pourtant nommé, mais nous verrons plus loin pourquoi, chemin de la grand-mère.  Ainsi sont présents  les constituants créateurs d'un idéogramme représentant et revitalisant les éléments nécessaires à la création de la vie, à la procréation  donc, et à la gestation. Tout ceci permet, entre autres choses, aux participants, un travail psychologique sur leurs distorsions entre éléments masculins et féminins.


Les couvertures posées sur la structure créent une obscurité totale permettant une abolition provisoire de la distinction jour-nuit  et donc de la dimension sociale du temps: un moment de régression favorable à la réharmonisation des différents processus psychiques est ainsi mis en place. Il permet aux participants à ces rituels de trouver ou de reconstituer pour plusieurs semaines un accord avec leurs rythmes naturels, au lieu de vivre dans la soumission passive aux habitudes ou tyrannies sociales dont ils sont coutumiers.


La mise à nu de la signification des symboles tout particulièrement liés  à la construction de la vie psychique et surtout de l'identité sexuelle engendre fréquemment des réactions de violence. Les psychanalystes, bien placés pour le savoir, appellent cela « interprétation sauvage » : leur formation leur apprend en principe à  reconnaître la présence de ces données dans les actes et attitudes, à les révéler avec tact de façon à rendre acceptable leur révélation pour leurs interlocuteurs. Ceux des amérindiens qui utilisent ce rituel en ont , avec un génie admirable, à la fois multiplié la présence, mais aussi créé entre ceux qu'ils ont représenté les conditions d'un équilibre dynamique permettant qu'ils jouent harmonieusement les uns par rapport aux autres. Ainsi est favorisé le potentiel régénérateur de la présence de chacun de ces symboles et sont évitées les conflagrations contenues potentiellement dans leur rencontre.


Pour freiner l'ardeur virile contenue dans ce feu  chauffant les pierres jusqu'à un millier de degrés, les chamanes ont nommé la partie de l'idéogramme allant du foyer à la porte de la hutte, « la Voie ou le Chemin de la Grand-Mère ». Le Gardien ou la Gardienne du Feu, qui va porter les pierres du brasier à la loge, a pour tâche en empruntant ce trajet de calmer son ardeur et son impatience viriles ( car souvent stimulées par la proximité du feu  vécue tout au long de la journée) en adoptant un pas fait de douceur, de patience, de geste d'offrande, de lenteur apaisante et d'un sens aigu du risque de brûler les participants en les introduisant dans la loge par des gestes précipités. Il est aussi d'usage qu'un des assistants des Gardiens du Feu dépose des aiguilles de cèdre, autre plante sacrée, sur les pierres avant de les introduire dans la Hutte ce qui a pour effet de contribuer au ralentissement du mouvement et donc à l'adoucissement de cette puissance brute.


Cette attitude est propice à la création de la possibilité de pouvoir éprouver un calme et une douceur grand-maternelle, occasion rare dans un climat économique concurrentiel. Elle permet aussi de devenir plus sensible, plus attentif, plus réceptif aux savoirs ancestraux, ce qui ravit toujours l'esprit humain. Ce pas mesuré contribue également à ralentir l'ardeur explosive, éjaculatoire que cette action de porter ces pierres turgescentes comporte. Ainsi les responsables du Feu profitent, eux aussi, de cette journée pour réaccorder en eux leurs éléments masculins et  féminins.


Cette activité de surveillance du Feu et de portage est une méditation en acte, rendue très physique par les circonstances, et dont les effets d'harmonisation pour ceux qui ont le privilège de l'exercer, s'inscrivent  dans la durée (plusieurs semaines d'efficience sont souvent observées), à la différence de méditations plus mentales. En termes de médecine chinoise, l'ardeur jeune yang du feu est apaisée par le parcours effectué sur un mode énergétique vieux yin dans ce passage dit chemin de la grand-mère, dans cette partie de l'idéogramme figurant  l'appareil génital masculin, et pourtant nommé ainsi.



Déroulement d'une journée consacrée à la cérémonie


Dans une loge à seize perches, le nombre des participants est variable : de six au minimum jusqu'à une vingtaine ou même un peu plus, tout dépendant de la taille de la hutte. Au matin de la journée du rituel s'ouvre un chapitre que l'on peut humoristiquement appeler « chamanisme et manutention »ˇ Sont à transporter du lieu où elles sont entreposées, une vingtaine de couvertures pour couvrir la hutte, les pelles et les fourches servant  ensuite à y conduire les pierres. On ajoute un stère de bois (proportion moyenne pour une Loge), des seaux d'eau, des plantes odoriférantes (lavande, sauge) pour agrémenter l'odeur et affiner les sensations des participants. Ses alentours sont décorés, sarclés, nettoyés afin d'être agréable à l'œil  et d'honorer les réalités non-humaines présentes en ce lieu.


Pour ceux qui douteraient de leur existence, deux épisodes étonnants les inviteront à s'ouvrir à cette possibilité. A la suite du départ au loin d'amis chez qui les Loges avaient lieu, il ne nous restait plus aucun terrain pour les tenir. Invité à participer à ce rituel en Belgique, j'y émis le vœu de trouver un lieu propice à cette activité. Quelques jours après le retour, une consoeur me  proposa de faire une conférence pour une association dont elle s'occupait. A la fin de celle-ci, une participante en vint à proposer de venir chez elle, à la campagne, pour y tenir des enseignements. Elle n'était pas à priori intéressée par les Loges, mais finit par penser que l'endroit s'y prêtait, une fois que le principe lui en eut été expliqué.


Nous  marchâmes un long moment à la recherche de l'emplacement le plus propice. Au moment exact où celui-ci fut trouvé et que je prononçai : «  ce sera ici »,  un cerf sortit de la forêt et vint passer de longues minutes avec nous, très tranquillement.


Lorsque la loge fut bâtie, plusieurs semaines plus tard, nous étions un petit groupe à passer une nuit ensemble à méditer en ce lieu pour nous y relier spirituellement. Sans savoir pourquoi, je pris avec moi une peau de serpent. Le matin, sur la route, une des participantes me raconta son rêve. Ce même animal y était présent. Lors du Cercle de parole inaugurant  cette journée, il apparut qu'au moins trois autres membres de notre groupe en avaient reçu la visite dans leurs rêves. Le lendemain de cette nuit de veille, descendant le long de ce grand jardin en pente, nous nous trouvâmes face à deux serpents qui sortirent d'un muret et nous régalèrent d'un très long et beau duo d'amour. Ainsi ce lieu renaquit aux expériences chamaniques.


Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Six mois plus tard, dans ma Vendée d'enfance, convié à une fête de retrouvailles entre ceux qui avaient été des enfants juifs cachés  pendant la guerre et  leurs parents adoptifs de l'époque ( « les enfants du secret », titre du film narrant un épisode remarquable par son humanité de cette terrible période), j'y retrouvai là une de mes tantes. Nous ne nous étions pas  rencontrés depuis prés de quarante ans. Peu porté par nature à parler de mes pratiques chamaniques sauf à un public averti, je résistai à ses pressantes questions sur mes activités, les noyant dans le flou du tennis, des psychanalyses conduites au jour le jour et de divers enseignements universitaires. Elle insistait, insistait encore, me disant sans même savoir pourquoi « c'est tout ? » à chacune de mes dissimulations. Je finis par avouer l'écriture d'un livre sur les systèmes de soin des sociétés traditionnelles. Elle insista encore : « oui, mais comment ça s'appelle ? ». Je finis du bout des lèvres par prononcer le mot chamanisme. Stupéfaite, elle me dit : « mais, ma fille aussi. Et elle conduit des Loges. Est- ce que tu sais ce que c'est ? ».


Quelques semaines plus tard, je rencontrai ma nièce. Nous découvrîmes que bien qu'ayant une génération de différence, nous étions, elle et moi, les enfants spirituels du même enseignant amérindien, mais que nos apprentissages avaient  eu lieu dans des pays différents ! Je lui racontai l'histoire du cerf et des deux serpents. Elle se précipita dans sa chambre et en redescendit avec le sac où elle rangeait les objets nécessaires à la conduite du rituel, sac sur lequel était brodé une tête de cerf entourée de deux serpents !


Tout ceci  est naturel pour ceux qui ont appris au fil de leur expérience des Loges que cette pratique a pour but de permettre d'accueillir la réalité de nos  liens cachés, par inconscience de leur existence, avec les différentes formes de la création auxquelles chacun d'entre nous est lié à sa façon. Et en particulier de reconnaître l'existence de ces précieuses connexions avec ce que l'on appelle dans les pratiques chamaniques, les « alliés » . Un des  objectifs de ces apprentissages est atteint lorsque ce genre d'événements arrive. Et symétriquement,  leur survenue est une confirmation de la justesse de l'esprit dans lequel  ils ont lieu. Plus nombreux ils  adviennent, plus on a la preuve d'être sur une Voie correcte.


Mais revenons à la construction de la loge, et pour continuer sur le chapitre de la justesse, elle en réclame beaucoup. Sauf si la structure est permanente, elle a eu lieu dans les jours précédents le rituel. Suivant  la nature du sol, le travail peut durer de un à trois jours. Le terrain doit être nivelé et les cailloux retirés  pour éviter les blessures. Plusieurs personnes (jusqu'à 5 ou 6) sont nécessaires pour cette édification. Il s'agit, rappelons- le de lier deux par deux des perches de façon à les courber pour que la hutte  fasse à peine plus d'un mètre de haut. L'encordage de l'ensemble pour en faire une structure solide réclame lui aussi beaucoup de soin.


Le jour de la cérémonie lui-même, le temps de la mise en place du bois, des pierres, des couvertures, des seaux d'eau, de la décoration, peut parfois durer jusqu'à trois heures. Il permet aux participants de se renforcer physiquement et de sortir de leur cadre de référence social habituel, en général très personnel, en s'entraidant :c' est  un bon moyen de passer d'une position individualiste à une situation d'échange et de répartition harmonieuse des tâches. Cela s'effectue dans un esprit le plus souvent très chaleureux, indice supplémentaire s'il en est besoin, que les activités faites avec cœur sont rares dans nos sociétés.


Un déjeuner, léger pour ne pas encombrer les estomacs, permet d'intensifier la qualité des échanges entre les participants. Chacun, et c'est une belle tradition, apporte un petit peu plus de nourriture que pour son repas, afin de nourrir et d'honorer l'équipe qui a permis par son travail la préparation de la journée : on sort ainsi du « chacun pour soi » habituel et on augmente la perception de l'unité existant entre donner et recevoir ainsi que l'enseignent les grandes traditions : ceux qui  par leur engagement préalable ont "nourri" la possibilité de cette journée cérémonielle sont nourris en retour.



La cérémonie des pierres


Avant  d'allumer le feu, les pierres sont disposées sur les bûches placées en un carré orienté suivant une configuration traditionnelle. Elles sont posées l'une après l'autre par les participants qui se relient énergétiquement aux six Directions (Ciel, Terre, Ouest, Nord, Est et Sud) avant de les invoquer. La septième est dédiée à  l'Esprit du lieu, conformément à cette belle coutume  de vivre légèrement dans le monde. «  pieds nus sur la terre sacrée » disent certaines traditions amérindiennes: c'est une façon de se concilier et d'honorer les forces visibles et invisibles présentes en cet endroit. On peut aussi considérer cela comme une forme de politesse, nécessaire pour constituer un lieu sacré et aussi une façon de dessiner dans notre conscience une géographie élargie à ce qui nous entoure : le « cosmos physique », plus large que notre « cosmos humain ». Sur un plan psychologique c'est un agrandissement, pour  un temps donné, de notre système de référence habituel centré dans nos régions sur le « cosmos social », suivant la belle expression d'un grand sociologue du siècle dernier, Norbert Elias et sur l'idéologie d'un humain en lutte contre la nature.


Cette partie du rituel est une introduction aux pratiques chamaniques ou plutôt à leur compréhension. Elle comporte des élément invariable : la fonction des 7 premières pierres est de nous rappeler que nous vivons et mourrons entre le Ciel, la Terre, les quatre directions et que cela aura lieu en un lieu donné.


Les pierres suivantes, dont le nombre est variable à chaque rituel (d'une vingtaine à une cinquantaine suivant la taille de la hutte et les informations reçues par le « guide du rituel » - en anglais lodge leader -  lors de méditations préparatoires) sont liées une par une à nos intentions du jour par la parole de chaque participant au moment où il la dépose.


Venant après les 7 premières, elles se déploient donc dans un espace-temps à la fois élargi et codé. Ce dernier point est important car il est destiné à permettre  de rester en contact avec la force des vœux et à éviter la déperdition énergétique ayant lieu lorsque la vie se déploie dans un espace sans limites. Les intentions peuvent concerner des buts personnels (liés à la sensibilité et à l'actualité de la vie de chacun) ou universels. Ainsi les rituels sont à la fois identiques  et profondément différents d'une fois à l'autre. C'est pour cela que les participants peuvent y revenir, car cela combine le plaisir de retrouver des données fondamentales bien en place et celui de créer des nouveautés, autant que de  participer à une tradition vivante et non d'obéir à des gestes vides de sens.


Le feu (*egnis) est ensuite allumé par le Gardien, ou la Gardienne du feu.A partir de ce moment,  seuls les responsables du feu peuvent traverser le «  Chemin de la Grand-mère » afin de ne pas altérer la circulation énergétique allant du brasier à la hutte.


Le foyer où sont chauffées les pierres, le chemin de la grand'mère, la yourte basse, le petit autel du côté droit (1)
 
 
La prière ou méditation avec intention


Les participants sont des nouveaux ou des habitués. De ce fait, chacun vivra le rituel à son niveau et à son rythme. Après le temps de partage, d'œuvre commune (déjeuner, mise en place, cérémonie des pierres) chacun  vivra un temps lié à ses intentions et à ses connexions avec les trois Mondes (Ciel, Terre, Homme), les quatre Règnes (animal, végétal, minéral et humain ) et les trois Etages du Temps ( Ancêtres, Vivants et Descendants).


Pour concentrer l'esprit et le cœur de chacun, les Indiens Lakota utilisent des « sachets de prière » : cela consiste à attacher sur une ficelle des petits sachets de tabac en les liant comme des anneaux sur une chaîne. Pendant le temps de la fabrication de cet objet, les participants en profitent pour unifier leurs intentions  et les différents aspects de leur personnalité, en général si dispersés. C'est une bonne façon de se préparer à mettre dans la réalité des pensées nobles et des actes désirables. Fréquemment, le responsable du rituel demande aux participants de consacrer les sept premiers sachets aux six directions et à l'esprit du lieu. Cette pratique est destinée à rappeler qu'avant de souhaiter quelque chose, il est bon de se rappeler que nos actes, comme nos pensées, ont un impact sur notre entourage. Une méditation est autre chose que l'« ex-pression » (ou mise à l'externe » d'un désir sauvage, insouciant de ses conséquences.


 
Les différents temps de la cérémonie


Avant d'entrer dans la hutte, les participants se dévêtent partiellement. Il en va du tact de chacun de décider si dans la loge, il sera nu ou un peu couvert. Les heures passées ensemble depuis le matin ont permis de créer et de renforcer le respect de soi et la solidarité entre les participants. Aussi tout se passe bien.


Le responsable, nommé « conducteur de la loge », en anglais lodge leader, y entre le premier et se place près de la porte, après en avoir fait le tour complet à l'intérieur dans le sens de l'énergie de l'univers, de gauche à droite, dans le sens des aiguilles d'une montre, donc. Les participants, l'un après l'autre, viennent s'y asseoir en cercle, en tailleur. Avant d'y pénétrer, ils sont passés par un « nettoyage » purifiant avec l'aide d'un des assistants les enveloppant de fumée de sauge, ce qui a pour effet de modifier leur niveau vibratoire, de mieux les préparer aux grands changements les attendant.


Juste avant d'entrer dans la hutte, les Lakota en s'agenouillant disent : « ô mitakuye oyasin ». Après de nombreuses hésitations et discussions, nous avons proposé deux traductions possibles :«  à tous les êtres (de la création) auxquels je suis relié » ou bien : «  à tous les mondes auxquels je suis relié ». Ces mots sont destinés à rappeler que cette cérémonie a pour but de reconstituer nos liens avec le « cosmos naturel » et de cesser de vivre comme si seul importait le « cosmos humain ». En outre, en effectuant  dans la hutte
le parcours qui va les emmener à leur place, les participants sont conviés ramper à quatre pattes de façon à se relier à leur nature animale et aux enseignements dont elle est porteuse ainsi qu'à méditer  sur les rapports entre société humaine et  règne animal.


Les responsables de la conduite du rituel sont ceux qui en assurent la tenue : le Gardien du Feu et celui qui va donner le rythme des paroles et des chants dans la  hutte, appelé  généralement «  Conducteur de la Loge » ( en anglais : Lodge Leader). A un degré moindre, mais d'une grande importance pour leurs apports, les assistants du Gardien du Feu et la personne  présente de l'autre côté de la porte d'entrée où se tient le « Conducteur de la Loge » qui viendra en dernier se joindre au cercle dans la hutte. Elle aide au déroulement du processus par ses actions dans l'administration des plantes odoriférantes, les chants, et le passage des divers objets utiles au long de la cérémonie. Elle est si possible d'un sexe différent du conducteur de la cérémonie.


En revanche, chacun et c'est clair pour tous a la responsabilité de son corps physique et de celle de ses voisins. Ceci consiste à avoir une attitude calme, détendue, à respirer profondément, à poser sa tête sur le sol, là où la chaleur est moindre, si besoin est et en dernier recours, en cas de malaise de l'un de ses voisins, à demander de soulever les bâches pour avoir de l'air frais. Sur ce point, le contrat de responsabilité est clairement posé.


Le nombre de pierres disposées dans le trou, au centre de la hutte est, sauf exception, rituel : six comme pour les six Directions lors de la cérémonie des Pierres. Ensuite, le processus se déroule en quatre temps, chacun d'entre eux correspondant à quatre fermetures complètes de la hutte appelées "portes" car elles sont scandées par le soulèvement des couvertures recouvrant son entrée, ouvertes puis fermées lors du début de chacune d'entre elles. Il y a donc quatre « portes » : ouest, nord, est et sud. Lors de chacun de ces temps seront apportées des pierres supplémentaires jusqu'à ce que toutes soient déposées. Ces quatre « portes » correspondent aussi à la mise en place des quatre activités du monde chamanique et par extension, du monde humain : méditation, médication, médiumnité, médiation. Elles s'ouvrent par le chant et la parole  aux informations nécessaires pour les transformations qui peuvent être souhaitées ou devoir être acceptées tout au long du processus afin d'harmoniser la vie de chacun.


Ayant participé pendant des années à de nombreuses Loges avec les variations inhérentes à chaque responsable de rituel, amérindien ou européen, j'en suis venu à mettre en place un cinquième temps ayant lieu au début du processus, celui du thème de la Loge du jour dont chaque « porte » permet de découvrir un aspect. L'avantage de cette façon de procéder s'est avéré, à l'expérience, concluant. En effet, cette cérémonie dans les sociétés amérindiennes se déroule dans un contexte où l'expérience de la perception des effets du « cosmos naturel » sur la psychologie personnelle est évidente, reconnue de tous et dialoguée ou célébrée lors des changements ou des temps d'inflexions ayant lieu pendant le cours de chaque saison.


Chez nous, cette donnée est occultée, active, bien sûr mais il en est difficile d'en reconnaître les impacts autrement que d'une façon superficielle, et donc de pouvoir en faire  alliance efficace avec elle faute d'une tradition conservée suffisamment forte pour en rendre compte et l'inscrire dans des rituels puissants. Dans l'avenir, les Loges contribueront à remédier à cette carence nuisible à la conscience du rythme des échanges entre les êtres humains et le milieu naturel. Le développement de la médecine chinoise est sur ce plan un allié précieux.


En commençant par un temps très long consacré au thème de la Loge, les participants, au moment où s'ouvre celui de la « porte de l'ouest » sont énergétiquement préparés à bénéficier, à tous les niveaux de leur être, des transformations possibles à ce moment. Sinon les débutants mis directement en contact avec la force émotionnellement nettoyante de l'ouest sont submergés et ne profitent pas harmonieusement  des inflexions du rituel, surtout s'ils se demandent quelle est  la signification de tel ou tel temps du processus.


 
Conduire la loge


L'équipe responsable est au minimum composée d'un binôme : le « Gardien du Feu » et le « Conducteur ». Ils peuvent être homme ou femme et accompagnés ou non d'assistants, lesquels ouvrent les bâches à la fin de chacune des « portes », assistent les participants qui ont choisi de ne pas  rester dans la hutte pendant la totalité du rituel que ce soit pour des raisons d'incompatibilité avec la chaleur ou pour d'autres raisons. Ils  transportent les pierres dans la hutte, donnent à boire à chacun quand les couvertures sont soulevées à la fin de chaque « porte », aident à la circulation des divers objets nécessaires pendant le temps de la cérémonie ou encore protègent les vêtements des participants en cas de pluie.


Le « Conducteur de la loge » n'a pas besoin d'être un chamane au sens strict du terme. En revanche, il a fréquenté des enseignants divers, nombreux de préférence, pendant des années et des années, a connu le meilleur et le pire (parfois réellement épouvantable si ce rituel est fait sans conscience, par gloriole de le conduire) de ces pratiques. Il aime transmettre et partager ces temps de régénération. Outre cette formation sur le tas, six à dix ans, un long passage comme participant et comme « Gardien du feu » est nécessaire. Dans l'édification du style de chaque responsable de Loge, ses pratiques sociales, professionnelles, ont un rôle. En Occident, elles sont souvent conduites par des praticiens de la santé, inscrits dans les différentes variantes formes de psychothérapie, psychanalyse incluse ou des enseignants en énergétique. L'habitude d'être extrêmement attentif aux réactions d'autrui et à l'interaction de ses attitudes personnelles avec les processus en cours rend le maniement des variations de chaleur, de l'intensité émotionnelle et spirituelle, plus fluide et plus adapté à la force des participants.


Les rituels sont de qualité très inégale, en Europe comme ailleurs. Dans ces domaines, comme dans toute autre activité humaine, il existe des personnes irresponsables prenant des initiatives insensées ou trop spirituellement inexpérimentées pour les porter à un niveau de force suffisant, ou aptes à les vivre dans la beauté et l'amour.


Le recrutement des participants, le lien avec le responsable de la Loge, se font le plus souvent de bouche à oreille. Ils s'établissent progressivement au travers de conférences, de rencontres préalables, de lectures ou par relations, bien sûr. Il revient à chacun de sentir, dans ce domaine comme dans tout autre, si la personne avec laquelle il est en présence  est fiable pour la préservation de sa cohérence psychique. Une cérémonie, c'est un grand potentiel de régénération, de convivialité, de visions inoubliables, de guérisons psychiques, d'amélioration physique et aussi, en contrepartie, de quelques dangers. Il est bon de se rappeler tout cela avant de s'engager mais aussi pendant toute la durée du rituel, car il existe dans et autour de la hutte assez d'espaces, de places pour vivre l'expérience en recevant  le meilleur de ce qu'elle peut donner. Il revient au « guide du rituel » d'avoir assez d'intelligence des processus pour aider les participants à trouver la manière la plus fructueuse de vivre ces cérémonies. De ce point de vue, elles ne peuvent être vécues dans nos sociétés où elles sont en train de renaître exactement de la même façon que dans celles où elles sont un événement naturel et non pas exceptionnel ce qui ne les empêche nullement d'avoir une très grande force de régénération. Elles doivent être adaptées au lieu où elles sont tenues et aux caractéristiques des participants.



Traditions et modernité

Une décennie d'observations personnelles permet de déceler, dans la manière de conduire les Loges, trois courants qui s'interpénètrent :

  • Les traditionalistes amérindiens refusant tout contact avec les blancs : ce sont les Gardiens de la Tradition.
  • Les européens, gardant les aspects rituels du dispositif, tout en développant des traits spécifiques, liés aux possibilités culturelles locales, travaillant à reconstituer un chamanisme lié aux racines de notre continent.
  • Un courant culturellement métissé composé d'amérindiens et de blancs ayant vécu ensemble depuis plusieurs décennies des milliers de rituels, très liés à un engagement de défense à la fois politique et spirituel du monde amérindien et de la spiritualité des Lakota.
A titre d'exemple, et pour aider le lecteur à mieux saisir les différences entre plusieurs façons de conduire ce rituel, afin de lui donner une direction parmi celles qui sont possibles, la nôtre a trois caractéristiques, ceci d'après les observations des participants :
  • L'importance des régénérations psychiques (cela dû à ma pratique des psychothérapies et au fait que les participants sont fréquemment adressés par des confrères ou ont une pratique des enseignements énergétiques leur donnant une grande liberté personnelle sur ce terrain).
  • La conjugaison poussée du sentiment de l'extrême singularité du chemin de chaque participant et d'une convivialité joviale et partageuse propre à stimuler la construction de l'articulation entre les plans personnels et universels.
  • Le développement d'intuitions sur la santé, l'avenir ou les mystères des grandes cosmologies. Cela est stimulé par mon entraînement à la médiumnité et aux méditations pratiquées avec les grands symboles, en particulier amérindiens, et plus proches de nous, les runes.


La question des chants durant la Loge


Les transformations guérisseuses, les visions nous donnant des informations capitales permettant de réorganiser notre vie sont, lors de ce rituel, souvent liées aux temps de  parole et aux chants. Les courants traditionalistes amérindiens et  mixtes ( voir plus haut) ont contribué à sauvegarder des chants sacrés, bouleversants lorsqu'ils sont chantés dans l'état d'esprit requis et avec le technique appropriée. Certains européens ont tenté de les apprendre et parfois réussi. Mais l'art des chants sacrés est si subtil et si rarement assez approfondi que leurs prestations ressemblent plus à des chants d'hommages ou de remerciements qu'aux mélodies bouleversantes de beauté telles que transmises depuis des siècles. Seuls quelques rares blancs et un nombre restreint d'amérindiens font parfois entendre le pouvoir de ces chants.


En pratique, cela donne un ensemble de situations frustrantes, Par exemple, un très bon chanteur ne conduisant pas lui-même le rituel va réduire les autres participants au rôle d'auditeur et n'ayant pas une vision d'ensemble du processus en train de se dérouler finira par se substituer au « guide du rituel » qui lui en est conscient, pour s'y être préparé depuis plusieurs semaines. Ou encore des passionnés de chant ou des cultures amérindiennes vont parsemer le rituel, en raison de leur sympathique envie de bien faire, d'expressions vocales tonitruantes et joyeuses mais parfois hors de propos. Ces faits  contribuent à la qualité très inégale des Loges.


Devant ces écueils, il nous a  semblé nécessaire de revenir au principe fondamental de ces cérémonies énoncé de manière lapidaire par l'excellent ami et auteur principal de ce livre, Jean Vertemont, bien placé pour parler des Loges puisqu'il est le responsable du feu quand je les conduis : une Loge, c'est une « Roue de Médecine dans une hutte ». Dans cette perspective tellement juste, ce qui doit donc primer, ce n'est pas le chant qui, lui, peut s'exprimer dans d'autres circonstances mais la « Roue de Médecine ». Ainsi est nommée la confrontation de l'état psychique, physique, institutionnel, etc., d'un groupe lorsqu'il est successivement confronté aux quatre polarités de l'espace-temps, ouest,  nord, est et sud, et ceci toujours dans cet ordre. Chaque personne ayant vécu au moins une fois une Loge dans sa vie a pu éprouver quel extraordinaire révélateur de dysharmonies et de rééquilibrage est produit par cette pratique nommée « Roue de Médecine ». Aussi ai-je choisi de donner une priorité absolue au chant spontané. Chacune d'elle a un thème, donc une fonction de révélation et d'initiation potentielle pour tous les participants, y compris pour celui qui la guide, car  comme nous sommes en ces circonstances comme dans le reste de nos vies de perpétuels apprentis.


Les Loges, dans cette orientation, commencent par une méditation en commun faite en dehors de la hutte, accompagnée d'un tour de parole durant lequel chacun exprime pourquoi il est là ou ˇ.croit l'être. Cette méditation se poursuit ensuite à l'intérieur, dans l'obscurité, dans l'émerveillement produit par la beauté des pierres, dans les premières sensations subtiles induites par ces données nouvelles auxquelles chacun s'habitue peu à peu.


Puis vient le moment du chant qui va relier les participants, à la fois ensemble, mais aussi au thème de la Loge et leur permettre d'accéder à un au-delà d'eux-mêmes au plan psychologique et, parfois pour les plus entraînés ou pourˇ. les débutants, à de bouleversantes visions. Ensuite, si d'autres temps du parcours de cette « Roue de Médecine » vécue en commun le requièrent, le chant modulé en fonction du thème à explorer à chaque direction de l'espace-temps (les « portes ») reprend de façon à produire des effets d'harmonisation ou de dégagement de positions de vie découvertes et perçues comme intenables grâce à l'effet révélateur de la chaleur.


Une fois les principes fondamentaux respectés, chaque responsable de Loge est comptable de sa propre technique. L'essentiel, lors de ce rituel, est de confronter nos positions de vie aux forces de la matière-pierre, de cette tradition et de l'énergie de chacune des directions telle qu'elle est présente ce jour là ; toutes ces confrontations donnant à chacun une chance d'améliorer son sort, en s'étant d'abord régénéré avant de retourner à sa vie personnelle. Ensuite, pour le chant, tantôt  est invitée une des très rares personnes ayant une réelle connaissance des chants sacrés,  tantôt demande est faite aux participants de chanter leurs visions. Le résultat est souvent éblouissant. A l'expérience, quand un groupe de participants est suffisamment initié aux possibilités de ce rituel, il vaut mieux des chants spontanés, liés à ces temps d'ouverture du cœur, que des mélodies sacrées, « exécutées » sans savoir-faire spécifique et sans l'énorme travail d'apprentissage requis préalablement.


En dehors de visions magnifiques,  voici  un exemple simple de l'effet produit  par des chants improvisés. Lors d'une des dernières Loges, un des thèmes, celui de la « porte » de l'est avait pour but de s'ouvrir au pouvoir bénéfique des grands-mères qui au long de l'histoire ont su porter, protéger les vies fragiles des petits d'humains. Soudain, j'eus l'inspiration de rapporter cet aspect de l'existence collective à celle vécue par les participants. Je demandai qui dans la hutte avait eu une bonne grand-mère. A tous ceux qui répondirent oui, je proposai de retourner dans ce temps de leur vie pendant lequel ils étaient heureux avec elles et de nous offrir par le chant cette force d'amour, à la fois reçu et réciproque. La subtile beauté des mélodies de chacune de ces offrandes s'entrelaçant les unes dans les autres engendra peu à peu un temps de grâce, d'apaisement et d'une merveilleuse sensation d'être entouré d'affection et de douceur, guérisseuse de douleurs  affectives supposées incurables. Un des participants, peu gâté par la vie du côté grand-maternel, me dit après avoir reçu ce message qu'au fond , il n'était pas besoin de se lamenter sur ce qu'il n'avait pas eu et que mieux valait s'ouvrir aux offrandes des personnes porteuses de forces bénéfiques en cessant de se plaindre. Pensons au nombre de jours , de mois, d'années passés par chacun à  geindre plutôt qu'à chercher des alliés de bonne compagnie pour accompagner son existence. Une des forces des traditions chamaniques dans leur travail de guérison psychologique est cette aptitude à trouver alliances bénéfiques et remèdes dans le monde et à éviter de contempler à l'infini les douleurs sans chercher activement les moyens de suturer les blessures.


En tout état de cause, cela fait partie de l'apprentissage que de participer à des cérémonies d'étuves sacrées, avec des "traditionalistes" ou des "modernistes",  chaque "conducteur" ayant lui-même son propre chemin.



Les runes durant la Loge       


Absence de vibrations dans un langage devenu purement utilitaire, de ce fait quasi-mort, mots prononcés tant de fois, tant de fois sans intentions précises,  cœur absent  et pensée ailleurs, sans contact avec le monde sensible : désespoirˇ sans fin. Comment remettre en mouvement l'indicible, lui redonner forme et consistance ? Invoquer les runes fait passer un fil tranchant dans ces données de vies devenues linéaires à force de n'être jamais contrariées par un obstacle les obligeant à s'arrêter un instant pour s'évaluer ou leur permettant de prendre un autre cours. L'invocation chantée d'une rune coupe le chemin trop bien balisé sur lequel s'endorment tant de vies si pauvrement vécues.


Enlisée dans les bourbiers d'histoires sans fin, dont même le commencement n'explique plus rien et le récit exaspère à force d'avoir été ressassé, la vie de beaucoup de nos contemporains ne dépasse guère la simple survie. Elle permet tout juste le maintien d'un demain tout juste identique à un hier sans perspectives. Chanter les runes a un premier effet : redresser sa trajectoire, redonner du cœur à une tête coupée du mouvement du monde, affaissée par trop de démissions.


Les voix affermies devenues caverneuses, portées par ces syllabes scandées balayent les hésitations devant les molles certitudes devenues tissus de tant de vies glacées, indifférentes à elles-mêmes. Ces vibrations parcourant un être soudain revigoré par de petites caresses sonores le réveillent avec douceur. Accueillir en nous les runes, dérouler l'écheveau de leurs inépuisables symboles et les laisser paisiblement défaire les étouffants nœuds mortels, c'est  relier à nouveau aux mondes existants, par des filaments redevenus sensibles, les innombrables parcelles pour la plupart inconnues de notre conscience vivant dans les replis de nos êtres. Tel est le chemin proposé par cette merveilleuse « Roue de Médecine » européenne : les Runes.



Contre-indications


Du point de vue spirituel, aucune croyance ou adhésion n'est requise, ni avant, ni après cette cérémonie : une simple curiosité bienveillante, l'esprit d'entraide et une bonne capacité d'auto-observation sont suffisants pour en profiter. Du point de vue des objectifs de chacun, tout est valable. On peut y venir pour mille motifs différents : recherche d'un travail, guérison affective, deuil  difficile à effectuer par rapport à des positions de vie peureusement préservées,  quête d'une vision d'ensemble avant une décision importante, se régénérer  moralement, sortir de sa solitude ou méditer sur les mystères de la vie, pas seulement de la sienne.


Du point de vue de la santé physique, on peut aussi participer au rituel en étant à l'extérieur de la hutte. Ce processus, puissant et bénéfique, est aussi accessible aux personnes en mauvaise santé qui peuvent de toute façon rester seulement un court moment dans la loge ou dans son immédiate proximité et tirer profit du mouvement des forces mises en œuvre sans exposer leurs organismes fragiles à la chaleur et aux émotions. Il est prudent d'éviter l'entrée dans la hutte de personnes souffrant de glaucomes, d'hypertension, de graves troubles cardiaques ou  circulatoires.


En ce qui concerne les troubles psychiques et les épilepsies, autant ces affections  peuvent, dans le cadre d'une culture où ces données font partie des évidences, trouver remède pendant les Loges, autant chez nous, dans un premier temps de redécouverte de leur existence et de leur fonction rituelle, cela apparaît prématuré.


      
Les guérisons par réduction et par retournement


En Occident dans notre système médical,  une guérison qu'elle soit psychique ou physique,  implique d'avoir diminué une nuisance, une gêne ou augmenté une aisance, d'être devenu par exemple plus souple, moins timide, moins enrhumé, plus sûr de soi. A cela, le chamanisme « travaillant » sur d'autres régions de l'être, ajoute une dimension supplémentaire : le retournement. Dit en langage clinique contemporain : les forces passives liées aux traumatismes du passé, ressassées jusqu'à plus soif et vouées à des répétitions décourageantes ou à des échecs, peuvent redevenir actives et incorporables dans des actions nouvelles, cette fois-ci bénéfiques et dans des apprentissages nouveaux.


Dans ces milieux, une phrase est souvent énoncée pour accompagner ce processus de retournement : « c'est dans le lieu des plus grandes blessures que se produisent les plus belles bénédictions ». La bénédiction, le bien dire, remplace la malédiction, le mal dire, dire le mal qui rongerait à jamais si le processus n'était pas parfois réversible. La guérison par retournement a lieu quand sont inversés les processus figés dans des niveaux de l'être inaccessibles à la conscience et au langage, même au prix d'années de travail thérapeutique. Par exemple, des personnes ayant vécu des temps de coma ou des N.D.E. (near death experience) se sentent souvent déshabitées de parties importantes de leur être dans leurs liens avec le Ciel, la Terre ou dans leurs relations avec le monde des Hommes. Au milieu de la loge, dans l'obscurité, la chaleur, pendant les régressions, les chants, avec le son des tambours, la beauté des pierres, au milieu d'autres humains jubilants ou souffrants, en tout cas renouvelant leurs habitudes d'être, ces processus de clivage peuvent se dénouer et la vie redémarrer.


Au cours d'une loge mémorable, vécue il y a plusieurs années, ,je fus incité par une présence insistante, mais invisible, en tout cas d'une autorité telle que je ne pus m'y opposer, à porter la chaleur à une température inhabituelle sans aucun égard pour notre confort immédiat. Une des participantes qui avait fait un coma consécutif à un accident de voiture plusieurs années auparavant, me dit avoir profité de ce moment assez pénible pour faire retour dans le monde humain, et avoir senti en elle des canaux se rouvrir. Et un des hommes présents, avait  tellement souffert de la chaleur, qu'il décida  de mettre un terme à des pratiques habituelles pour lui, profondément dangereuses pour sa  vie.


D'une façon générale, se confronter à ces conditions donne un puissant « coup de fouet » aux processus de santé. Pour les participants réguliers, chaque cérémonie est l'occasion d'une vigoureuse reprise en main de leur vie. Bien sûr, si ce rituel est puissant, il est surtout profitable pour les personnes ayant une pratique régulière des psychothérapies ou des disciplines énergétiques car seul un entraînement préalable leur permet d'en vivre le déroulement  avec justesse et d'en tirer des  bénéfices à long terme: plus grande est votre maison, mieux elle est aménagée, plus d'invités rentreront et s'y sentiront à l'aise !


      

La chaleur


Elle est d'abord très variable d'une Loge à l'autre, dépendant pour partie de la nature du sol, du nombre de pierres et de la présence ou non de la bâche en plastique posée sur le dôme en cas  de pluie. D'autres facteurs venant de la réalité non-ordinaire peuvent être également présents, ceci venant d'être évoqué à propos de personnes ayant fait retour dans le monde humain, selon leurs propres termes.


On peut considérer la chaleur comme un allié ou une ennemie. Dans le premier cas si l'on persiste à maintenir des positions  rigides à l'effet du contact de l'eau versée sur les pierres, et donc à la montée de température  s'ensuivant, cette étape dans le déroulement du processus est vécue comme un moment de vérité propice à des ajustements ayant lieu par d'autres circuits que la volonté ou les décisions mentales. Si le  positionnement est juste, la chaleur apportera une confirmation génératrice d'un grand sentiment de bien-être. Pour une erreur ou un faux semblant, elle  révélera à travers un bref moment de « torture » qu'il vaut mieux se diriger vers d'autres manières d'être : avec la chaleur, il n'y a pas de tricherie possible.


Si l'on n'arrive pas à modifier ses façons de voir ou de se situer, il est toujours possible de s'allonger sur le sol où la température est nettement moins élevée. Il est amusant de constater que deux participants l'un à coté de l'autre peuvent avoir sur la température de la Loge des points de vue radicalement différents en fonction de la justesse de leurs positions.


Enfin, il est toujours possible de demander au « Conducteur » de la cérémonie que les couvertures soient levées. En quelques secondes, la situation se modifie radicalement. On peut dire de la chaleur qu'elle a la vertu du bâton d'un maître Zen, de la verdeur d'un oracle ou du silence d'un psychanalyste. En partant du point de vue de ce dernier on peut dire que c'est lorsqu'un analyste sait quand ne pas répondre ou au contraire d'une phrase intervient d'une façon judicieuse à l'endroit où le patient se ligote lui-même que celui-ci peut se découvrir avoir construit ou être en train de le faire la prison où il se plaint d'être enfermé. La force de la rencontre avec un niveau élevé de  douleur corporelle encourage vivement à trouver la lucidité pour cesser d'être de manière bien involontaire, le maître de son malheur. Ainsi se sont construits pour les participants à ces rituels une utilisation complémentaire aux traitements psychothérapiques quand ceux-ci restent trop exclusivement mentaux dans leur impact.


Le but est d'identifier le nœud bloquant l'évolution. Pendant la Loge, pour atteindre ce but, le moyen n'est pas de faire cuire les participants à haute température mais de leur permettre de réactiver leur sens de la survie et du respect de leur nature personnelle grâce à la façon dont ils vont jouer avec les écarts de chaleur et l'inconfort physique.


 
Les dames dites dans leurs « temps de lunes »


Cette belle expression évoque ce qu'en occident nous appelons les temps menstruels. Dans ce cas, les femmes peuvent participer aux rituels mais à quelque distance de la hutte, dans une autre construite spécialement à leur intention.


Il ne s'agit pas de la démonstration d'une idéologie machiste parlant d'impureté féminine et mettant les dames à l'écart, mais de la protection contre une conflagration causée par la rencontre entre deux pouvoirs purificateurs ayant lieu en même temps. Ce serait une Loge « au carré » : plus multiplié par plus donne beaucoup tropˇ, surtout pour les hommes ou les femmes trop mentalement ou énergétiquement masculinisés. Dans ces temps particuliers, le pouvoir spirituel de celles-ci est trop intense pour les autres participants. Aussi est créée une « Loge de la Lune » (Moon Lodge) spécialement à leur intention et qui est comme un double, fonctionnant en écho avec l'étuve sacrée ( sweat Lodge). Elles y éprouvent la tranquillité de vivre dans la puissance vivante de leur physiologie, la force de leurs rêves, la perception des cycles du vivant, la jubilation de se tenir et de se nourrir au sein du monde végétal les entourant à ce moment.


Lorsque nous confrontons à la fin du rituel nos récit d'expérience issus de ces deux lieux, ils ont une similarité rythmique étonnante : la Loge des Souffles (du lakota ini, souffle et tipi, maison) et la Loge des  Lunes (sweat Lodge et Moon Lodge en anglais), à quelques mètres l'une de l'autre, vivent simultanément les mêmes événements spirituels. Ce fait est révélé par la confrontation du récit de nos expériences. Cette manière d'envisager les choses n'est pas le sous-produit médiocre  d'un folklore misogyne mais d'un savoir empirique et spirituel sur la nature des processus de purification.


Pour avoir eu, après une préparation de cinq heures, la possibilité de me trouver, seul homme, dans une  Loge où deux des participantes étaient dans leurs « Temps de Lunes », j'ai pu expérimenter l'incroyable effet multiplicateur de cette rencontre entre ces deux processus purificateurs. Le bénéfice a été à la hauteur de cette ouverture soigneusement préparée. Mais j'ai pu en ressentir les dangers et me suis promis de ne pas y exposer d'autres hommes, voire même un certain nombre de dames en difficulté de féminité.


On peut penser que pour nous, européens ou pour nombre d'amérindiens, cette addition de purifications peut être rendue  possible au prix d'un énorme travail préparatoire. Ceci étant attesté par le fait que dans certaines  tribus amérindiennes, certains rituels dont les Loges sont conduits par des femmes dans leurs périodes « de lunes ». Il serait intéressant de savoir quelle connaissance ces tribus ont des cycles du vivant et comment y sont régulés les rapports entre les sexes.



Un exemple de vision


Cette longue journée permet de se centrer sur son existence personnelle dans un cadre élargi (Ciel, Terre, quatre Directions, quatre Règnes du vivant, Ancêtres et Descendants.). De ce fait des intuitions peuvent émerger sur l'état de son corps. Une participante, lors d'une rencontre inopinée m'a raconté des années après cet événement, avoir eu dans le temps de méditation préalable à une  Lode, la sensation d'un état d'alerte urgent quant à ses organes génitaux. Elle se rendit d'urgence chez une gynécologue laquelle confirma ses craintes. Pris à ses débuts, son cancer régressa rapidement. Un an plus tard, elle choisit de se rendre dans une  Loge des Lunes et d'y rester toute la journée. Elle y sentit qu'il était temps d'avoir un enfant et d'oser changer de travail pour se diriger vers une activité plus liée à ses capacités. La force procurée par ces rituels lui donna cette audace pour mettre tout cela en œuvre  dans les mois suivants. Tel est un témoignage recueilli, parmi d'autres.



Le Cercle de Paroles


Après un événement aussi émotionnellement riche où beaucoup pensent avoir vécu un moment purement individuel, il est important de se réunir afin d'échanger ses impressions.


Assis en cercle, parlant l'un après l'autre chacun, à tour de rôle, raconte ce qui l'a traversé pendant le déroulement du rituel. A la grande surprise de ceux qui y viennent pour la première fois, les dires des participants évoquent non seulement une partie de leur expérience individuelle mais ont également une portée concernant un des voisins d'expérience, un peu à la manière d'une pièce de puzzle venant s'emboîter avec une autre de façon à former un événement complet. Chacun découvre ainsi qu'il peut être porteur d'informations utiles à autrui et qu'oser le dire est souvent bénéfique.


Après un temps consacré à la création d'un vide propre à accueillir les nouveautés, nous retournons dans  une conscience plus ordinaire de notre corps physique et dans la convivialité agréable d'un dîner partagé. Ainsi se succèdent des temps où l'on passe d'une agrégation de forces individuelles par le biais des travaux  de manutention, à un moment où grâce à l'appui du groupe, chacun peut se lier en vivant les étapes de cette cérémonie à des éléments de l'histoire universelle.


Il est bon aussi, dans un troisième temps, avant de se séparer, et peut-être pour certains de ne jamais revenir, de retourner à la vie ordinaire par le biais d'un bon repas.



Résumé


Ce rituel permet à ceux qui ont l'habitude d'un travail psychique ou énergétique, d'accélérer la mise en œuvre des processus revitalisants. Son climat chaleureux et convivial, le respect de l'essence et des formes du rituel engendrent pendant plusieurs semaines pour les participants la possibilité d'une vie bien plus agréable. Une partie des effets peut même durer plusieurs années. Il est bon de participer à ces cérémonies dans plusieurs pays ou continents pour bénéficier des apports spécifiques de différents « Conducteurs ». En Europe de l'Ouest, ces rituels sont surtout pour le moment un prolongement magnifique d'un travail psychothérapique antérieur. Ils sont également un facteur d'enracinement grâce à la part importante de travail physique et d'implication corporelle incluse dans ce rituel. Pour les Européens, au mental si volatil, ce défaut devient alors un atout : la volatilité se transforme en mobilité enracinée, en réalisme, au moins pendant quelques semaines, et souvent pendant plusieurs mois et devient alors un facteur de créations par l'effet d'une imagination réactivée. Ils permettent également de rencontrer des enseignants indigènes, de se relier à leurs cosmogonies qui n'ont rien à envier aux nôtres et de découvrir, parfois, comment ils y puisent une force de survie et d'action sociale, guérisseuse ou spirituelle  réellement impressionnantes. Cela aussi est un bel enseignement.


Grâce à ces rituels, nous pouvons  rouvrir les matrices originelles du fonds culturel qui nous a fabriqué en Europe, le réintégrer dans notre modernité en le protégeant des dérives idéologiques meurtrières. Ces cérémonies permettent à la fois de recevoir des visions venant de plusieurs univers, et simultanément de nous construire une santé incompatible avec ces folies humaines, dont nous avons cruellement payé le prix au long de notre histoire.
 
En entrant dans la hutte avant de participer à  une Loge, les Lakota en s'agenouillant disent : « ô mitakuye oyasin ». Ici nous avons traduit cette expression par «  à tous les êtres (de la création) auxquels je suis relié » ou bien : «  à tous les mondes auxquels je suis relié ». Avec une infinie gratitude pour tous ceux qui, à travers les millénaires, ont donné force à ce rituel et l'ont maintenu contre les barbares anciens et modernes, ces derniers dans bien des cas se croyant civilisés , nous pouvons énoncer à notre tour en nous reliant à ces moments magnifiques et mystérieux,  : ô mitakuye oyasin. Merci et encore.


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(1) Inipi, le chant de la terre (enseignement oral de Archie Fire Lame Deer, tradition Lakota), éditions L'or du temps, 1990. Voir également, du même auteur, Le Cercle Sacré, chez Albin Michel.



                                                             JEAN-GABRIEL FOUCAUD