aux sources des chamanismes





LE DROIT DIT VAIN


"Le psychanalyste ne doit pas seulement avoir plus ou moins bien lu Freud en gardant par-devers lui ces petites cases de l'univers psychologique grâce à quoi il est d'avance bien clair que "toi, c'est toi, et moi, je suis moi", et moi, en tout cas, puisque je suis psychanalyste, je suis bien entendu le gros malin chargé de te conduire dans les détours d'un sérail dont j'aurais depuis longtemps la familiarité.

Le psychanalyste doit être capable, au niveau de sa pratique, de se présentifier à tout instant comme étant celui qui sait quelle est sa dépendance à lui d'un certain nombre de choses qu'en principe il a dû toucher du doigt dans son expérience inaugurale, et par exemple sa dépendance à l'endroit d'un certain fantasme. Cela est en principe parfaitement à sa portée. Il ne doit pas considérer qu'il sait, sous prétexte que c'est au titre de ce que j'ai appelé le sujet supposé savoir qu'on vient le trouver. On ne le consulte pas sur ce qui est en marge d'un savoir quelconque, que ce soit celui du sujet ou le savoir commun, mais sur ce qui échappe au savoir, précisément sur ce qui est pour chacun ce qu'il ne veut radicalement pas savoir.

Pourquoi ne veut-il pas le savoir ? — si ce n'est parce que c'est là quelque chose qui le met en question comme sujet du savoir. Ceci vaut au niveau de l'être le plus simple, et, disons, le moins informé.

Que l'analyste ne croie pas pouvoir s'introduire dans une pareille question à purement accepter ce qui lui a été déféré comme rôle dans la forme du sujet supposé savoir. Il sait bien qu'il ne sait pas et que tout ce qu'il pourra forger comme savoir propre risque de ne pas se constituer autrement qu'il ne ferait d'une défense contre sa propre vérité.

Tout ce qu'il construira comme psychologie de l'obsessionnel, tout ce qu'il incarnera dans telle tendance dite primitive, n'empêchera pas que, à mesure que la relation qu'on appelle de transfert sera plus loin poussée, il sera mis en question sur le mode fondamental qui est celui de la névrose, en tant qu'il comporte le jeu glissant de la demande et du désir. Rien ne saurait se déplacer dans un cas quand le psychanalyste ne sent effectivement pas que c'est son désir que la demande hystérique intéresse, que c'est sa demande que le désir de l'obsessionnel veut faire surgir à tout prix.

Mais cet appel, il ne suffit pas qu'il y réponde en démontrant à chacun de ses questionnants qu'il y a là telles formes qui sont déjà passées et reproduites selon la loi qui pour chacun règle ses rapports au partenaire. Il ne suffit pas qu'il recule la question vers je ne sais quelle réitération, toujours rétroactive. C'est là sans doute une dimension essentielle à faire saisir au sujet ce qu'il a laissé tomber de lui-même sous la forme d'un irréductible noyau. Mais sans échafaudage, tant de constructions compliquées destinées à rendre compte des résistances, des défenses, des opérations du sujet, de tel et tel gain plus ou moins désirable, peuvent ne représenter que superstructures, au sens de constructions fictives.

Ces constructions ne sont destinées qu'à séparer l'analyse de ceci où, en fin de compte, il est traqué. C'est à savoir qu'il finit par représenter pour le sujet ce à quoi le progrès analytique doit enfin faire renoncer celui-ci, à savoir cet objet à la fois privilégié et objet-déchet à quoi il s'est lui-même accolé. Position dramatique, puisque à la fin, il faut que l'analyste sache lui-même s'éliminer de ce dialogue comme quelque chose qui en tombe, et qui en tombe pour jamais.

Ainsi la discipline qui s'impose à lui est-elle contraire à celle de l'autorité savante. Je ne dis pas à celle du savant. Le savant de la science moderne a en effet un rapport singulier avec sa surface sociale et avec sa propre dignité, qui est bien loin de la forme idéale qui est au fond de ce qui constitue son statut. Chacun sait que ce qui spécifie les formes les plus actuelles de la recherche scientifique n'est nullement identifiable au type traditionnel de l'autorité savante, de celui qui sait et qui touche, qui opère et qui guérit par la présence de sa seule autorité.

Combien dérisoire est la voracité avec laquelle certains qui entendent ce que j'enseigne depuis tant d'années déjà se ruent sur mes formules pour en faire des articulets donc chacun ne pense rien d'autre que ceci, qu'ils se parent de mes plumes, et tout cela pour se donner les gants d'avoir fait un article qui tienne debout. Rien n'est plus contraire à ce qu'il s'agirait d'obtenir d'eux, à savoir qu'ils conquièrent la juste situation de dépouillement, de "démunissement" dirai-je, qui est celle de l'analyste en tant qu'il est un homme entre autres, qui doit savoir qu'il n'est ni savoir, ni conscience, mais dépendant aussi bien du désir de l'Autre que de sa parole.

Tant qu'il n'y aura pas d'analyste qui m'ait assez bien entendu pour arriver à ce point, il n'y aura pas non plus ce que cela engendrerait aussitôt, à savoir ces pas essentiels que nous en sommes encore à attendre dans l'analyse, et qui, redoublant les pas de Freud, la feraient de nouveau avancer."

                                             JACQUES LACAN, in Mon enseignement (1967)







IN SEXO VERITAS



"La vérité psychanalytique, c'était qu'il y avait quelque chose de bougrement important à la base, dans tout ce qui se tramait en fait d'interprétation de la vérité, c'est à savoir la vie sexuelle.


Ça, les psychanalystes y ont été très sensibles, je dois dire, c'est pour ça qu'ils s'occupent d'autres choses. Vous n'entendrez plus jamais parler maintenant de sexualité dans les cercles psychanalytiques. Les revues de psychanalyse, quand vous les ouvrez, ce sont les plus chastes qui soient. On ne raconte plus les histoires de baisage, c'est bon pour les journaux quotidiens. On s'occupe de choses qui vont loin dans le domaine de la morale, comme l'instinct de vie. Ah, soyons fortement instinctuels de vie, méfions-nous de l'instinct de mort. Voyez, nous entrons là dans la grande représentation, dans la mytho­logie supérieure.


Il y a des gens qui croient vraiment qu'ils tirent les leviers de tout ça, qui nous parlent de ça comme si c'était des objets de manipulation courante, et alors il s'agit d'obtenir entre les uns et les autres le bon équilibre, la tangence, l'intersection juste, et avec la grande économie de force.


Et vous savez quel est le but dernier ? Obte­nir au milieu de tout ça, et des savantes ins­tances qui en découlent, ce que l'on appelle de ce grand nom, le moi fort, le fort moi.


On y arrive. On fait de bons employés. C'est ça, le moi fort. Évidemment, il faut avoir un moi résistant pour être un bon employé. On fait ça à tous les niveaux, au niveau des patients, et puis au niveau des psychanalystes.


Tout de même, on peut se demander si l'idéal d'une fin de cure psychanalytique, c'est qu'un monsieur gagne un peu plus d'argent qu'avant, et que, dans l'ordre de sa vie sexuelle, il s'adjoigne à l'aide modérée qu'il demande à sa compagne conjugale celle de sa secrétaire. C'est en général ce qui est considéré comme une très bonne issue quand un type avait un peu jusque-là des embêtements sur ce sujet, soit que ce fût simplement une vie d'enfer, ou bien qu'il ait pâti de quelques-unes de ces petites inhibitions qui peuvent vous arriver à divers niveaux, bureau, travail, et même au lit, pour­quoi pas ?

Quand tout ça est levé, que le moi est fort et tranquille, que la fesse a passé son petit traité de paix avec le Surmoi, comme on dit, et que le ça ne gratouille plus à l'excès, eh bien, ça va. La sexualité là-dedans est tout à fait secondaire.

Mon cher ami Alexander a même dit qu'en somme, la sexua­lité était à considérer comme une activité de surplus. Vous comprenez, quand on a tout bien fait, régulièrement payé ses impôts, alors, ce qu'il y a en plus, c'est la part du sexuel.
 
Il doit y avoir maldonne pour que ça en arrive là. Sinon, on ne s'expliquerait vraiment pas l'énorme frayage théorique qui a été néces­saire pour que la psychanalyse s'installe, et même prenne décemment ses quartiers dans le monde, et puis inaugure cette extravagante mode thérapeutique. Pourquoi tant de dis­cours si c'est pour en arriver là ? Il doit y avoir tout de même quelque chose qui ne va pas. Peut-être qu'il faudrait chercher autre chose."


                                JACQUES LACAN, in Mon enseignement (1967)