aux sources des chamanismes




ADULTERES


Peu évidentes à aider à déchiffrer sont les histoires d’adultère dont les agents actifs sont des femmes et les « victimes » les maris, fort marris. De quoi s’agit-il ? Une série de consultations ayant eu lieu dans la semaine servira à illustrer les mensonges dans lesquels des humains se perdent, s’illusionnent et se détruisent.

Dans ces consultations récentes, il était question de pertes énergétiques majeures. Coincées entre le regard familial et amical prônant le retour au raisonnable et les forces vitales en jeu dans ces affaires, l’épuisement guette les consultantes. « Tout le monde a des qualités et des défauts, personne n’est parfait… dit l’amie. « Ton mari est gentil, tu devrais réfléchir », ajoute la mère. Et que disent-elles, elles ? Eh bien, qu’elles ont trompé leur mari et que c’est moralement douloureux. Pourtant, elles n’ont pu faire autrement.

Un bon coyote sait que si une femme utilise la trompe d’un autre homme que celle de son mari, existe quelque anguille sous roche, voire plusieurs.

Si l’on remonte à la genèse de l’histoire, avant que le « crime » ait eu lieu, que s’est-il passé ou a été absent ? D’abord une déception consécutive au fait que le mari-marri avait, face à des difficultés perturbantes pour lui ou eux ou elle parfois, laissé la plus grande partie du travail psychique et souvent matériel à effectuer à son épouse. Il la fabriquait mère et honorait sa féminité au compte-goutte… Elle devait lui garantir une présence pour l’éternité sans que lui se sente tenu de l’honorer et d’accompagner l’épanouissement de sa compagne. Se cacher derrière son ordinateur ou des projets de production ou de recherche qui ne verront jamais le jour permet de continuer d’exiger et de ne rien ou peu donner.

Comment un tyran construit-il son pouvoir de culpabiliser et la légitimité de son emprise sur autrui ? Rien de plus simple : il suffit d’exiger une réciprocité de renonciation à propos de quelque chose qui ne lui coûte rien. En matière économique, c’est geler les salaires au nom de principes généraux et s’octroyer des primes somptuaires au nom de la prise de risques, pris surtout par les autres.

Refuser la satisfaction des sens est une arme de dévitalisation efficace, de soi et d’autrui. Ainsi le tyran reste-t-il faible, puisque c’est le ressort de sa force et de la peur qu’il inspire. Obliger son partenaire à vivre à bas régime permet de le tenir en laisse. Exiger la fidélité quand soi-même on a choisi de renoncer à la vitalité est une ruse perverse qui permet d’avoir la morale pour soi et l’appui de la famille et des amis, tout en faisant alliance avec les parties dévitalisées de la psyché d’avec qui l’on vit : le hold-up parfait !

La position tyrannique limite aussi le temps et le droit de sortie. La plus grande crainte du tyran est la bonne santé d’avec qui il vit. Le partage de la douleur et de la peur est la base du contrat pervers avec lequel il enferme ses partenaires.

Mais l’homme-enfant peut porter d’autres masques : il est parfois tellement gentil et serviable... Hélas, cela porte surtout sur les détails : les courses, un peu de cuisine de temps en temps. La conception même de la vie commune est entièrement à la charge de l’épouse. Loin de l’homme généreux, créateur d’espaces où les qualités du féminin de sa compagne se déploient, l’homme-enfant exploite les qualités masculines de sa femme. Devenue une tête sans corps, elle doit cependant garantir une « incrustation douce » et garantie à vie dans un univers douillet dont elle a la charge à son époux-enfant. L’homme-gentil laisse sa puissance d’agir au vestiaire, prétextant peur ou fatigue. Il se garde de la réunir à la force du cœur qui ferait découvrir à sa compagne combien il est délicieux d’être dans les bras d’un homme. Il lui rend quelques menus services pour être tranquille et obtenir l’absolution de sa nounou.

Découvrant son infortune, il la voue aux gémonies. Elle est légère l’épouse pour le mari-marri. Ne serait-ce pas une erreur de jugement de l’homme évitant de deviner les conséquences de son propre positionnement ? Le plus trompé des deux n’est pas celui qu’amis et parents décrivent, volant au secours de la faiblesse, complices du pouvoir passif exercé sur la compagne et des situations établies, quel qu’en soit le prix. Qui l’aidera à découvrir comment il a fait porter le poids de sa passivité à son épouse-mère, demeurant pour l’éternité un vieil enfant tyrannique remettant à plus tard, en fait à jamais, sa construction d’homme ? Qui lui donnera la chance, non de récupérer sa dignité, mais d’enfin la construire ?

Tantôt masculinisée, tantôt transformée en mère d’un enfant tyrannique régnant par la peur sur sa compagne, peur que le « pauvre chéri » si attachant ne soit pas capable de faire face à sa vie ou aux conséquences de la séparation, l’épouse est ligotée par la morale ambiante. Et aussi par les amis, la famille et sa propre exigence de bonté (une tyrannie bien puissante aussi). Au lieu d’exiger de cet « enfant », si habile à mettre en avant sa faiblesse, qu’il prenne enfin sa vie en main, cesse de répandre son désordre, preuve matérielle de ce qu’il ne cesse de remettre au lendemain sur le plan moral, dans la maison, dans ses papiers, elle le comble de sa bonté maternelle, se faisant complice de ses évitements.

En réalité l’épouse dite légère est un poids pour l’homme-enfant. La pingrerie sexuelle s’ajoute à masculinisation de l'épouse. Elle est un élément indispensable de l’affaiblissement de son épuisement, une pièce essentielle de la tyrannie, de son maintien comme mère éternelle. Etre l’allié du déploiement de sa femme lui est difficile. Aussi est-ce pour cela que l’homme « trompé » découvre sa femme être nourrie de la force virile d’un autre homme et de la trompe de celui là. Les éléphants le savent bien. Un bon mari-éléphant pour nourrir d’amour son épouse-éléphante la trompe énormément. Tout le monde sait ça !

Les dictatures règnent par la peur, la culpabilisation, l’exploitation des forces vives et l’immobilisation psychique, souvent par l’enfermement dans des espaces clos. L’épouse a une permission de sortie limitée, parfois un droit tacite à un autre homme, permettant à l’époux-enfant d’être débarrassé de la tâche angoissante pour lui de rencontrer le monde féminin de sa compagne.

Triste et culpabilisante, la tyrannie se nourrit de ressentiments. L’alliance, vivant de respect et d’invention de bons moments de partage, est joyeuse. Les tyrans (pour la commodité du texte : en réalité, lire les positions tyranniques) produisent peu. Ils se nourrissent de la vitalité d’autrui. Ce sont des « bouffeurs de vie » qui ne doutent pas de leur légitimité, des champions de la culpabilisation.

Les rapports conjugaux peuvent être des rapports d’alliance ou de tyrannie, selon ce que l’on y met au jour le jour. Sans un intense travail conscient de maturation, loin des « efforts » conseillés à l’épouse pécheresse par l’entourage ou la famille pour s’accommoder des « qualités et des défauts de l’époux », vu que personne n’est parfait selon l’expression consacrée, « l’homme - vieil enfant » continuera de se plaindre et de culpabiliser celle pour laquelle il a « tout fait ».

Les lecteurs pourront continuer cette réflexion en se demandant ce que l’épouse se procure en cette situation, car elle y trouve bien des avantages, elle aussi. Ces réflexions sont celles issues de quelques séances de la semaine. Il est difficile d’aller plus loin pour le moment. Il sera nécessaire d’explorer les liens entre l’épouse et ses ancêtres pour découvrir comment ses propres parents lui ont été nocifs ou absents. Cela permet de découvrir les forces la poussant à être hyperprésente dans sa vie conjugale en répétant des formes personnelles de dévitalisation avec un complice-conjoint. C’est un des grands classiques des thérapies, pratiquement de toutes, quand la vie conjugale est en question.

Les enseignements chamaniques poussent à explorer comment chacun consent à sa propre perte énergétique, de découvrir la puissance de cet obstacle essentiel à l’enracinement et à la force de sa vie spirituelle et d’y remédier.

En contrepoint de cette situation décrite sans complaisance, rendue, je l’espère, plus claire parce que les situations tyranniques sont difficiles à déchiffrer, un écho avec ce texte écrit il y plusieurs années : La femme fatale de la rue Marboeuf. Il fut rédigé un soir de l’année 2001, après des consultations mettant au jour le refus de rénovation de sa vie et le cramponnement à des souvenirs. A chacun de découvrir à quelle place aurait dû se situer l’allié pour éviter à M. un destin aussi funeste.

                                                                            JEAN-GABRIEL FOUCAUD




CONSULTATIONS


A quoi peut servir une consultation psychothérapique, qu’elle soit unique ou suivie de nombreuses autres au fil d’un temps déterminé ou non à l’avance? Au début de son histoire, la psychanalyse était une initiation. On y apprenait l’existence d’une vie sauvage à l’intérieur de la vie humaine (les pulsions) et son destin plus ou moins heureux (symptômes ou créations artistiques, par exemple). On y découvrait le pouvoir guérisseur de la parole (catharsis), également son pouvoir destructeur ou reconstructeur : la façon dont un être humain parle de sa vie a une influence sur le cours des événements, et donc sur autrui.

Dans une perspective initiatique apparaît ceci : la conscience est une toute petite partie de la vie de l’esprit et le Moi n’est pas le centre de l’Être. Ou encore, la vie de l’esprit comporte de nombreux lieux : inconscient, préconscient, conscient, à l’intérieur desquels ou entre lesquels les pensées de jadis ou de demain vagabondent suivant des lois étrangères au « bon ordre » des choses, à la Raison.

Et enfin, l’évolution d’un être humain obéit à une mythologie appelée oedipienne ayant pour le moins autant d’influence que des événements dits réels, engendrant en tout cas des répétitions et des cycles de développement s’imposant quelques soient le sexe et l’origine ethnique ou sociale.

Avec sagesse, Freud constatant l’incroyable diversité des formes possibles d’esprit et le fait que chaque nouvelle théorie aboutissait au mieux à en décrire une facette limitée, préconisait de définir la pratique de la psychanalyse d’une manière minimale : reconnaissance de l’existence des différents lieux de l’esprit (conscient, inconscient, préconscient), découverte de l’histoire oedipienne parallèle à l’histoire consciente vécue dans le cadre social, et reconnaissance d’un phénomène appelé transfert, tantôt répétition des mêmes formes de comportements en fonction des personnes rencontrées, tantôt déploiement de nouvelles possibilités d’être grâce à des possibilités inédites de paroles ou d’identification à un autre humain.

Cette géniale cartographie de la vie de l’esprit fut complétée par d’autres auteurs, chacun décrivant une facette de la vie humaine, affadissant le plus souvent l’aspect sauvage de la description des forces en œuvre. Ou bien prenant un facteur parmi d’autres et le confondant avec le tout, parfois pour se faire une place à côté du Maître ou pour détruire sa statue. Peu importent les noms : une manière de modifier le cours de la vie était née.

Et toutes les nouvelles thérapies, bien que rejetant les grands ancêtres pour mieux positionner leur minuscule angle de vue et leur modernité supposée, ont, qu’elles le veuillent ou non, une dette vis-à-vis de cette constatation : seule la parole joyeuse, celle qui évite de convaincre, celle qui se décale du déjà-dit, permet de redonner fluidité et honneur à l’existence.

En perdant au fil du temps la dimension initiatique de leurs pratiques, en les confinant dans des institutions modelées sur l’université ou la carrière préfectorale, en vouant aux forces du silence, comme attitude unique face aux patients, un culte déraisonnable, beaucoup de praticiens de la psychanalyse ont perdu la joie de vivre et d’aider à recréer les existences. Ils ont gagné la réputation d’être sérieux, mais aussi l’ennui : ils sont devenus vieux.

En s’éloignant de la forme initiatique de cette discipline, on cesse vite d’offrir aux patients la possibilité de dire la parole joyeuse qui renouvelle les relations des humains entre eux et avec l’univers. Ainsi la vie sociale devient le seul lieu de déploiement d’une existence, niant le sacré et la présence de multiples réalités existant simultanément.

Ainsi sont entretenues par ceux qui devraient aider à y remédier, l’insatisfaction, la lassitude, l’impuissance et les formes variées du malheur ordinaire.

                                                                                JEAN-GABRIEL FOUCAUD




UNE RAISON EN ENFER



Ma grand-mère paternelle mit au monde cinq fils, dont le premier mourut au bout d'une semaine. Entre chacun des accouchements, elle fit plusieurs fausses couches dont la vocation était sans doute d'empêcher que dans cette famille, de cette femme, puisse naître une fille.


A l'insu de tous, un fantôme veillait.


Dans cette maison où la mort occupait une place si importante, les repas étaient toujours grandioses : deux ou trois entrées différentes, de la viande, du poisson, du pain en quantité et plusieurs desserts tout à la fois réjouissaient, amusaient et épuisaient les participants de chacune de ces réunions familiales. On ne quittait jamais les lieux sans avoir fait remarquer, avec cette fierté que l'on éprouve a avoir été un bon fils, que l'on avait, en d'ailleurs fort peu de temps, "pris quelques kilos". Rituellement, à l'issue de ces séjours, mon père serrait entre ses mains le gras de son ventre avec la satisfaction de l'enfant qui a reçu de sa mère un amour bien mérité.


Peu après la naissance de ma première fille, il m'apparut comme par enchantement que quoique nous fussions seulement cinq ou six à table, ma grand-mère avait fait de quoi manger pour une quinzaine de personnes. Je compris soudainement que depuis toujours, obéissant inconsciemment à un impératif dont de nombreux peuples s'acquittent, aujourd'hui encore, en pleine connaissance de cause, cette femme meurtrie par tant de deuils servait, en plus de nous servir nous, tous ses enfants morts ; et que c'était par amour pour elle que ses fils, ayant eux survécu au néant et soucieux d'alléger un fardeau lourd de milliers de larmes, repartaient "enceints" du foyer maternel.


A cette occasion, j'osai pour la première fois refuser de terminer des plats dont on m'expliquait pourtant que, le cas échéant, on serait forcé de les jeter. Pour la première fois, je signifiai qu'en l'absence d'appétit de ma part, me forcer à manger reviendrait à m'identifier à cette poubelle dont on agitait devant moi le spectre menaçant.


Renvoyant dos à dos la vierge folle et l'époux infernal, pour la première fois de ma vie, j'avais refusé de manger la part d'un mort.


                                                                         FRANTZ JOURET





DIEU EXCITE



Ne pas admettre que le religieux imprègne toute chose est aussi vain que de prétendre que toute chose ne renvoie pas invariablement au sexuel. Se "réjouissant" de la pansexualité, dans laquelle il voyait sans doute une arme qui lui permettrait d’affronter son père, «déplorant» la panreligiosité, qui lui défendait tout déni de son attachement à sa mère, c’est d’ailleurs sur cette ambiguïté, qui articule une attirance à un rejet, que Freud a fondé la psychanalyse.

Refuser cette évidence que la vie et la mort, en ce qu’elles excèdent la biologie, ne savent exister que dans le rapport à l’autre, ce serait ignorer que tout symbole est le fruit d’un désir sexuel qui en appelle à son interprétation, et que les moyens de cette interprétation ne peuvent surgir que du plus paradoxal de tous les désirs humains : celui de renoncer à la satisfaction d’un instinct. Si les chamanes, les prêtres et les psychanalystes parviennent à soigner des êtres en souffrance, c’est qu’ils ont en commun de s’être interdit à eux-mêmes de céder, du moins dans le cadre imparti à leurs fonctions, aux pulsions dévoyées de ceux qui les consultent — ainsi que le suggère son étymologie, le mot «religion» évoque une pratique dans laquelle, après nous en être déliés, nous nous trouvons en mesure de nous re-lier au monde ; la nature de ce lien nouveau restant alors à définir.

Le fait que, si souvent, la Religion ait fait une croix sur le sexe tandis que la Psychanalyse faisait de la mort un fantasme, ne doit pas nous dissuader de comprendre ces deux forces comme étant le va et le vient d’un même mouvement cosmique ; et quels que soient nos motifs de réticence vis-à-vis de l’une ou de l’autre, notre destin d’hommes et de femmes est d’accepter, en préliminaire à toute pensée sur notre nature, cette vérité si dure à une société aussi frustrée et immortelle que la nôtre : la sexualité est le lieu où la mort se joue de nous, et c’est dans cette brèche par elle seule ouverte que se créent les symboles ; la religion est l'espace, indispensable et unique, où nous parvenons à déjouer la mort, y déchiffrant les symboles que, sans le savoir, notre désir a suscités.

Précisons qu’au sens où il est tout à la fois tentative pour interroger la mort et créateur de symboles, l’art doit être considéré comme une volonté "contre-nature" de faire fusionner un désir sexuel avec un élan religieux — une alchimie peu commune, et qui fait de l’artiste cette bête étrange dont la vie oscille, en permanence, entre le mysticisme et l’obsession.

                                                                                        FRANTZ JOURET