LE GRAND MYSTERE
"De même que le chef des tribus primitives a souvent été identifié au monarque des organisations sociales ultérieures, l'autre personnage clé des sociétés nomades — chamane ou homme-médecine — a été abusivement identifié au prêtre des sociétés agricoles ou même au prélat des sociétés industrielles.
Mais le chamane n'est, en aucun cas, le ministre de la divinité, puisque chaque membre de la tribu se connaît comme objet et comme sujet de l'Esprit universel, participant à son oeuvre perpétuelle. Dans les sociétés primitives, chacun peut saisir intimement l'esprit du monde au moyen de divers artifices de "désindividuation", jeûne, sudations, bains glacés, etc. Le chamane n'est pas le chef religieux de la tribu. Il est une caisse de résonance du groupe qui le met en relation avec le sujet du monde par certains procédés où la musique, les rythmes et la danse tiennent la première place. C'est le groupe lui-même qui utilise le chamane comme instrument passif pour entrer en communication avec le "Grand Mystère". Et cette communication permet au groupe non seulement d'appréhender le dynamisme universel et ce qui en résulte pour l'ensemble de la tribu, mais aussi d'intervenir pratiquement sur ces mouvements eux-mêmes.
Les recherches et les domaines d'intervention que prétendent investir de telles séances collectives concernent tout ce qui regarde le dynamisme vivant, le mouvement des saisons, le déplacement des troupeaux sauvages et les récoltes, les temps de paix et les temps de guerre, la maladie. En somme le chamane est celui qui, grâce à certaines dispositions acquises au cours de longues années, permet au groupe et à chacun de ses membres d'accéder à sa propre position centrale de sujet universel. Alors que le chef de la tribu est celui en qui s'individualise exemplairement le sujet social — et qui conduit chaque membre du groupe à se reconnaître comme tel, — le chamane manifeste l'universel vivant et permet au groupe de se confondre avec lui et en lui. Le chef et le chamane, ces deux personnages fondamentaux de la tribu primitive, sont en somme les noeuds de liaison entre les trois figures du sujet vivant : individuel, social, universel.
Ces deux acteurs remarquables de la tribu nomade, en qui on a voulu reconnaître le pouvoir politique et le pouvoir religieux, n'ont donc aucun pouvoir sur le groupe. Lorsque leurs compétences sont mises en défaut — le chef dans sa tâche de pacificateur et d'unificateur du groupe, le chamane dans ses capacités de saisir en lui-même et de manifester, à la demande collective, le dynamisme universel — leur prestige n'y survit pas et ils peuvent être immédiatement rejetés par leur communauté."
MICHEL BOUNAN, in La folle histoire du monde (2006)

LE SORT SCIÉ EN MORTS SOTS
"Un certain nombre d'auteurs décrivent le docteur indigène comme un "imposteur", le "plus grand vaurien de la tribu", ou "généralement, l'homme le plus rusé de la tribu et un fieffé charlatan". Ces appréciations sont fondées cependant sur une observation superficielle. Lorsqu'un docteur indigène aspire un os magique hors de l'abdomen d'un malade et le montre autour de lui ainsi qu'au patient, il ne faut pas voir en lui un simple charlatan qui mystifie ses compagnons en introduisant et en faisant jaillir un os à un moment psychologique. Il ne joue pas davantage pour la galerie lorsque, ayant frictionné d'une manière "appropriée" la partie malade de son patient, il ramasse entre ses mains une chose invisible, s'éloigne avec gravité et la projette en l'air d'une secousse de ses bras. Ce sont là deux méthodes traditionnelles, apprises parmi d'autres, qui ont la confiance de tous et qui permettent d'éradiquer le mal d'un patient et de l'assurer de sa guérison (souvent visible). La cause a été éliminée.
Nous devrions nous rappeler qu'un homme-médecine, s'il tombe malade, fait appel à un confrère pour que celui-ci le soigne selon une des méthodes traditionnelles, et ce en dépit de sa connaissance de tous les principes de la profession (que nous pourrions appeler des tours). Il souhaite aussi vivement, comme toute personne malade, recevoir l'assurance que la cause de sa souffrance ou de sa maladie a été éradiquée et rejetée, ou que son âme vagabonde (si tel est le diagnostic) a été rattrapée et guérie. Les gestes, les incantations et l'exhibition "d'os" et de "pierres" sont une expression manifeste, les arguments du succès personnel du docteur sur l'un ou les deux éléments suivants : tout d'abord, les activités malveillantes d'une personne qui pratique la sorcellerie sur l'homme ou la femme malade ; ensuite le désir du patient de vouloir rester malade, ou même de vouloir la mort. Ce désir doit être neutralisé, et la volonté d'être bien portant et de vivre doit être restaurée.
En résumé, les hommes-médecine ne sont pas des imposteurs. Ils exercent leur profession selon des usages transmis par leurs ancêtres, auxquels eux-mêmes et leurs compatriotes croient et dont ils ont constaté l'efficacité. Si un médecin échoue dans ses efforts, cela veut dire soit qu'il a été appelé trop tardivement, soit que le pouvoir exercé à distance par le sorcier était trop puissant, soit que le patient a brisé un tabou très important, soit encore que les esprits des "morts" ne voulaient pas être séparés de l'esprit du malade. Toutes ces raisons trouvent un écho dans nos propres expériences et attitudes.
Il est rapporté, cependant, qu'un imposteur peut se manifester de temps en temps (comme notre charlatan) et proclamer son pouvoir et ses connaissances pour espérer renforcer son prestige et accroître ses biens. Mais le caractère superficiel de sa requête sera finalement révélé. En toute circonstance, un homme-médecine doit être capable de défendre son prestige et sa "personnalité de docteur", en réussissant dans sa fonction de spécialiste et en justifiant par des arguments crédibles ses échecs auprès des siens. Dans le cas contraire, la confiance qui a été placée en lui sera remise en question et il prendra conscience d'avoir perdu son pouvoir. Il se souviendra qu'il a brisé un ou plusieurs des tabous sur le respect desquels s'appuie son pouvoir. Un docteur ne doit pas, par exemple, boire de l'eau chaude, ni être piqué par certaines fourmis, ni être immergé dans de l'eau salée, ni manger certains aliments. S'il enfreint l'une ou l'autre de ces règles accidentellement, le docteur déconsidéré peut avoir une porte de sortie honorable. Dans les autres cas, il ne peut plus exercer, car il a cessé de rêver aux esprits des morts. Dans certaines tribus, un docteur qui enfreint les règles alimentaires liées à sa profession est déconsidéré ; en réalité, seule une très forte personnalité oserait prendre le risque de mettre en jeu sa réputation et d'exercer dans ces conditions.
Pratiquer un métier si bien "protégé" par des comportements "rituels" visibles par tous donne néanmoins une sorte de garantie d'authenticité pour celui qui l'exerce. Les imposteurs ont peu de chances de se manifester, sinon dans une situation de désagrégation tribale et culturelle, lorsque des individus fourbes pensent pouvoir s'approprier une position de privilège. Par ailleurs, des hommes blancs irréfléchis et crédules incitent parfois l'homme-médecine à jouer sur leur goût du mystère. Celui-ci appréhende ce que l'homme blanc souhaite entendre ou désire lui monnayer, puis, sur le ton de la confidence, lui raconte des histoires plaisantes de magie et de mystère. Mais observez l'éclair d'hilarité dans les yeux du vieux docteur alors qu'il pense en lui-même: "L'homme blanc est différent ; l'homme blanc est une dupe."
S'il s'avère finalement que les hommes-médecine ne sont pas des chenapans et des imposteurs, cela ne tient-il pas au fait que ces hommes sont réellement intelligents, doués d'un savoir supérieur à la moyenne et dotés d'une forte personnalité ? Sous des cheveux hirsutes, dans un visage immobile surmontant un corps dénudé ou vêtu d'une défroque d'homme blanc, brillent des yeux perspicaces et pénétrants qui vous traversent de part en part comme des lentilles d'un esprit qui photographient votre caractère véritable et vos intentions. J'ai vu ces yeux et senti cet esprit à l'œuvre lorsque j'ai recherché la connaissance que seul l'homme initié pouvait transmettre. J'ai connu des Blancs qui redoutaient presque les yeux d'un karadji, si ouverts, profonds et calmes qu'ils fussent. Cet homme-médecine était vraiment un personnage extraordinaire, un esprit lucide, un homme de décision qui croyait et agissait selon la conviction qu'il détenait un pouvoir psychique, le pouvoir de suggestionner les autres afin de leur donner confiance en eux."
ADOLPHUS P. ELKIN, anthropologue, in Les chamans aborigènes (1945)

LE DON QUI CHOQUE
"Aucune besogne n’a été plus unanimement déclarée, selon l’aveu de toutes les époques, un art de supposition (ars conjecturalis) que la médecine ; c’est pourquoi elle ne peut donc se soustraire à un examen approfondi de ses fondements, sur lesquels s’appuie le bien le plus cher de la vie, la santé des hommes.
Je me fais gloire d’avoir été le seul dans les temps modernes qui en ait entrepris une révision sérieuse et honnête, et qui ait exposé les résultats de sa conviction aux yeux du monde, dans des écrits, en partie anonymes, en partie publiés sous mon nom.
Dans mes recherches, je trouvai le chemin de la vérité que j’ai dû emprunter seul, très loin de la grande route commune de l’observance médicale. Et plus je progressais d’une vérité à l’autre, plus mes principes, dont je ne faisais valoir aucun sans la conviction de l’expérience, s’éloignaient du vieux système, qui, composé d’opinions, ne se maintenait que par des opinions.
On verra si les médecins qui sont disposés et de bonne foi, pour leur conscience et pour l’humanité, s’attacheront encore longtemps à ce tissu funeste de conjectures et d’arbitraires, ou s’ils pourront ouvrir les yeux sur la vérité salutaire; car quand il s'agit de l'art sacré de guérir, négliger d'apprendre est un crime.
La vérité, que nous tenons tous pour nécessaire, elle qui nous rend heureux en tant qu’homme, n’a été, par la main sage qui nous la destinait, que légèrement cachée et non profondément enterrée.
Autant avertir d’avance que l’indolence, la commodité, et l’opiniâtreté excluent du service à l’autel de la vérité, et que seuls la liberté d’esprit et un zèle sans relâche sont capables des travaux humains les plus sacrés, l’exercice de la vraie médecine. Mais dans cet esprit, le médecin se réunit immédiatement à la divinité, au créateur du monde dont il aide à conserver les créatures, et dont l’approbation rend son cœur trois fois heureux."
SAMUEL HANHEMANN, inventeur de l'homéopathie, in l'Organon (1810)

DE LA MEDECINE MODERNE
"La médecine actuelle est liée, historiquement et ontologiquement, à la civilisation marchande. Non pas superficiellement, par sa subordination à la puissante industrie pharmaceutique. Ni parce qu'elle s'est développée pour affronter les maladies de cette civilisation, de sa pollution chimique et intellectuelle. Ni même parce qu'elle est arrivée partout dans les fourgons de l'impérialisme marchand, comme d'autres, précédemment, avec leurs gris-gris, dans ceux des armées coloniales. Ce flirt officiel, et somme toute innocent, n'est que l'aspect visible d'une liaison plus intime.
La médecine moderne est un produit de l'idéologie marchande. Elle est fondée sur le postulat mystico-matérialiste de la "marionnette animée", du pantin minéral objectif, dont la "valeur d'usage" est le "dieu caché". Ce postulat, qui n'a aucune réalité expérimentale, a permis la médicalisation de la "folie", les théories étiologiques modernes, et les stratégies thérapeutiques qui en découlent. Née avec la domination marchande, cette médecine a ses racines dans l'épistémologie de la "Renaissance".
La réapparition du sujet absent a relativisé, on le sait, la physique newtonienne, comme celle de "l'inconscient" la psychologie cartésienne. La monarchie épistémologique des "Lumières", en médecine comme ailleurs, n'est plus absolue. Le Roi est nu et on découvre alors que les phénomènes mentaux sont l'aspect vécu des phénomènes physiques : l'environnement matériel perturbe immédiatement la conscience, et inversement le tripotage des consciences induit des troubles organiques. Il apparaît en outre que les "maladies" sont des réactions vivantes contre ce même environnement, et un effort pour conserver la vie. Leur seule "suppression" n'est pas l'objet de la médecine.
Le développement autonome de l'économie marchande a entraîné la pollution de la planète, et des maladies réactionnelles à cette pollution. La stratégie médicale actuelle, en entravant la réaction, augmente encore la morbidité générale. Semblable à la civilisation qui l'a enfantée, elle produit elle-même, de plus en plus vite, les déchets qu'elle doit "traiter", qui la justifient apparemment, avant de la submerger. Elle est coresponsable, entre autres, d'affections cardio-vasculaires, de maladies dégénératives, de cancers, et de terrains présidéens.
Cette relation, entre l'idéologie médicale et la civilisation qui la produit, a toujours existé. Chaque civilisation engendre des maladies spécifiques, et des théories médicales, tout aussi morbides. La peste noire, qui a déferlé sur l'Europe au XIVe siècle, conséquence des conditions économiques médiévales, fut attribuée aux juifs, "semeurs de peste". Car l'époque produit dans le même mouvement la maladie et la théorie qui l'explique.
Bien sûr, le D.D.T. peut vaincre les "nuisibles", et la médecine moderne les "maladies". Mais ceux qui, au début du siècle, ont "vaincu" la variole et la lèpre avaient oublié que la médecine n'a pas à "vaincre" les concepts qu'elle crée, mais à "rétablir la santé des personnes malades" (Hahnemann). Ils avaient donc déjà capitulé devant l'idéologie marchande, et n'étaient pas en cela différents de ceux qui, plus récemment, ont bassement capitulé devant les radiations nucléaires ou la chimie agro-alimentaire.
La "médecine moderne" est à chacun ce que la "chimie agro-alimentaire" est à tous. Elle a la vue basse, la mémoire courte, et travaille pour les mêmes employeurs. Avec les mêmes méthodes. Les profitables rêveries de ses charlatans et de ses sorciers leur ont toujours assuré la direction des hôpitaux. En ce qui concerne précisément la variole et la lèpre, il n'est que trop aisé de montrer que ceux qui les ont "vaincues" ont favorisé les épidémies de tuberculose au siècle dernier, de sida aujourd'hui."
MICHEL BOUNAN, Extrait d'une lettre à Guy Debord (1989)


