SORCIERS ET PSYCHANALYSE
La cure du chamane n’est pas une quelconque magie : c’est l’analogue de la démarche du psychanalyste freudien. Alors que l’Europe pratique l’enfermement des fous, les peuples sans écriture ont découvert le pouvoir guérisseur du mythe.
A la
plupart d’entre nous, la psychanalyse apparaît comme une
conquête révolutionnaire de la civilisation du XXe
siècle ; nous la plaçons sur le même plan que la
génétique ou la théorie de la relativité.
D’autres, plus sensibles sans doute au mauvais usage de la
psychanalyse qu’à son véritable enseignement,
persistent à la considérer comme une extravagance de
l’homme moderne. Dans les deux cas, on oublie que la psychanalyse
n’a fait que retrouver, et traduire en termes nouveaux, une
conception des maladies mentales qui remonte probablement aux
origines de l’humanité et que les peuples que nous appelons
primitifs n’ont pas cessé d’utiliser, souvent avec un art
qui étonne nos meilleurs praticiens.
Il y a
quelques années, (ce texte a été publié en 1956) des ethnologues suédois ont recueilli
et publié un très long rituel de guérison
employé chez les Indiens Cunas de Panama, dans les cas
d’accouchement difficile. Ce rituel consiste en un récitatif
que le sorcier de la tribu – ou, comme disent les spécialistes,
le chaman – déclame devant la patiente et pour son bénéfice.
Il lui explique que son mal provient de l’absence momentanée
de l’âme qui préside à la procréation ;
car les Cunas croient en l’existence d’une multitude d’âmes,
chacune préposée à une fonction vitale
particulière. Cette âme a été attirée
dans l’au-delà par des esprits malfaisants ; le sorcier
raconte à la malade, avec un grand luxe de détails,
comment il entreprend un voyage surnaturel à la recherche de
l’âme perdue ; quels obstacles il rencontre ; à quels
ennemis il s’oppose ; comment il les domine, par la force ou par la
ruse, avant d’atteindre la prison de l’âme captive, pour
finalement la libérer et lui faire réintégrer le
corps souffrant et étendu.
La cure chamanistique, précurseure de la psychanalyse
Analysons brièvement les caractères de cette cure, dont nous n’avons aucune raison de supposer qu’elle ne soit pas efficace, au moins dans certains cas. Son premier caractère tient à sa nature purement psychologique : pas de manipulation du corps de la malade, pas de drogues. Le sorcier ne fait que parler, ou chanter ; il s’en remet au seul discours pour induire la guérison. En second lieu, le traitement implique un tête-à-tête entre deux personnes : malade et médecin, ce qui ne signifie pas, comme nous le verrons dans un instant, que les autres membres du groupe social ne puissent former un auditoire. Or, de ces deux personnes, l’une – le sorcier au pouvoir reconnu par la tribu entière – incarne l’autorité sociale et la puissance de l’ordre ; l’autre – le malade – souffre d’un désordre que nous appellerions physiologique, mais qui apparaît aux indigènes comme l’effet d’un avantage arraché par la société des esprits à celle des humains. Puisque ces deux sociétés doivent être normalement alliées, et que le monde des esprits est de même nature que celui des âmes assemblées dans chaque individu, il s’agit vraiment, dans la pensée indigène, d’un désordre sociologique provoqué par l’ambition, la malveillance ou la rancune des esprits, c’est-à-dire par des motivations de caractère psychologique et social. Enfin, en exposant les causes de la maladie, et en racontant ses aventures dans l’au-delà, le sorcier évoque, chez son auditoire, des représentations familières empruntées aux croyances et aux mythes qui sont le patrimoine du groupe social tout entier. D’ailleurs, c’est en assistant à de telles cures, qui ont un caractère public, que l’adolescent s’initie en détail aux croyances collectives.
Plusieurs caractères qui viennent d’être relevés ressemblent étrangement à ceux d’une cure psychanalytique. Dans ce cas aussi, la maladie est considérée comme ayant une origine psychologique et le traitement appliqué est exclusivement de cette nature. Par des symptômes qu’il ne peut maîtriser, ou plus simplement par le trouble de son esprit, le malade se sent exclu du groupe social et fait appel au médecin, dont l’autorité est sanctionnée par le groupe, pour l’aider à s’y réintégrer. Enfin, la cure vise à extraire du malade le récit d’événements enfouis dans son inconscient, mais qui, en dépit de leur ancienneté, continuent à régir ses sentiments et ses représentations. Or, qu’est-ce qu’une histoire assignée à une époque très ancienne, si ancienne souvent, que même son souvenir est perdu, mais qui continue, cependant, à expliquer – mieux que des événements plus récents – les caractères de ce qui se passe actuellement ? Très exactement, ce que les sociologues appellent un mythe.
Convergences et divergences
La grande
différence entre une cure chamanistique comme celle que nous
venons d’analyser, et une cure psychanalytique, tient donc au fait
que dans le premier cas le médecin parle tandis que, dans le
second, ce soin est dévolu au patient ; on sait qu’un bon
psychanalyste reste pratiquement muet pendant la plus grande partie
de la cure ; son rôle est d’offrir au malade la stimulation
de la présence d’autrui, on pourrait presque dire la
provocation, afin que le malade puisse investir cet "autre"anonyme
avec toute l’hostilité dont il se sent inspiré. Mais,
dans les deux cas, la cure consiste bien dans la production d’un
mythe, avec cette différence que, chez les Cunas, il s’agit
d’un mythe tout fait, connu de tous et perpétué par
la tradition, que le sorcier se contente d’adapter à un cas
particulier ; disons, pour être plus précis encore, de
traduire dans un langage qui ait un sens pour le malade et lui
permettant de nommer, et donc de comprendre – peut-être ainsi
de dominer – des douleurs qui étaient jusqu’alors
inexprimables, au propre et au figuré.
Dans la
psychanalyse, au contraire, le malade a la charge d’élaborer
son propre mythe. Mais, si l’on y réfléchit un
instant, la différence n’est pas si grande, puisque la
psychanalyse ramène l’origine des troubles psychiques à
un très petit nombre de situations possibles, entre lesquelles
le malade n’a guère que la liberté de choisir, et
qui, toutes, se rapportent aux premières expériences de
la vie et aux relations du jeune enfant avec son entourage familial.
Ici aussi, c’est quand le malade sera arrivé à
traduire des troubles inexprimables ou inavouables (cela revient au
même), dans les termes d’un mythe approprié à
son histoire particulière, qu’il se sentira libéré.
(…)
Après le rapprochement qui précède,
nous ne nous étonnerons pas que certains psychologues très
avertis, visitant des sociétés indigènes pour
mener des enquêtes à l’aide des plus modernes procédés
d’investigation, se soient trouvés de plain-pied avec les
sorciers indigènes, et même parfois, surpassés
par eux.
Telle fut l’aventure, si joliment racontée par
le psychologue et anthropologue Kilton Stewart, dans un ouvrage
récent intitulé : Pygmies
and Dream Giants (Les Pygmées et les Géants du rêve,
New York, 1954). Il s’était rendu chez les Négritos,
ou Pygmées, habitants très primitifs de l’intérieur
des Philippines, pour étudier leur structure mentale par des
méthodes voisines de celles de la psychanalyse. Non seulement
les sorciers du groupe le laissèrent faire, mais ils le
considérèrent aussitôt comme un des leurs ; mieux
encore, ils intervinrent d’autorité dans ses analyses, en
spécialistes compétents et parfaitement au courant des
techniques utilisées. J’ai souligné tout à
l’heure le caractère public des cures chamanistiques. Tous
les membres du groupe acquièrent ainsi progressivement la
croyance que leurs propres malaises, quand ils viendront à les
éprouver, relèvent des mêmes procédés
que ceux qu’ils auront si souvent vu appliquer. D’autre part,
prévoyant toutes les étapes de la cure, ils y
participeront volontiers, les scandant de leurs encouragements,
aidant le malade à rassembler ses souvenirs.
Comme le remarque à ce même propos K. Stewart, nous ne sommes plus sur le terrain de la psychanalyse, mais sur celui de l’un de ses développements récents : la psychothérapie collective, dont l’une des formes les plus connues est le psychodrame, où plusieurs membres du groupe acceptent de figurer les personnages du mythe du malade, pour aider celui-ci à mieux se le représenter et pouvoir ainsi pousser sa tragédie jusqu’au dénouement. Cette participation n’est possible qu’à condition que le mythe du malade offre déjà un caractère social. Les autres réussissent à y participer parce qu’il est aussi le leur, ou plus exactement parce que les situations critiques auxquelles notre société expose l’individu sont, très largement, les mêmes pour tous.consiste à le transfigurer en oeuvre d’art ; méthode rarement utilisée chez nous, mais qui est tout de même celle à quoi nous devons l’oeuvre d’Utrillo. Il y a donc beaucoup à apprendre de la psychiatrie primitive. Toujours en avance sur la nôtre à bien des égards, de quel modernisme ne faisait-elle pas preuve à l’époque, récente encore et dont la tradition est pour nous si lourde à secouer, où nous ne savions rien faire d’autre des malades mentaux que les charger de chaînes et les affamer !
ゥ Unesco, Courrier de l’Unesco, juillet-août 1956.
La transfiguration bénéfique du trouble en oeuvre d’art
On voit donc combien illusoire est le caractère, intime et personnel, de la situation oubliée que la psychanalyse aide le malade à se remémorer. Même cette différence avec la cure chamanistique, que nous avions retenue tout à l’heure, s’évanouit. "Comme à Paris et à Vienne, écrit K. Stewart, les psychiatres négritos aidaient le malade à retrouver des situations et des incidents appartenant à un passé lointain et oublié, des événements douloureux enfouis dans les couches les plus anciennes de cette expérience accumulée qu’exprime la personnalité. "
Sur un point au moins, la technique indigène semble être plus audacieuse et plus féconde que la nôtre. K. Stewart relate une expérience qu’il eût pu faire n’importe où dans le monde, chez l’un de ces peuples que nous appelons primitifs. Quand il voulut tirer le malade de l’état de rêve éveillé où il se trouvait, racontant de façon désordonnée des incidents de son passé – conflit avec son père, transposé sous la forme mythique d’une visite au pays des morts –, ses collègues indigènes l’en empêchèrent. Pour être guéri définitivement, lui dirent-ils, il fallait que l’esprit de la maladie ait fait un présent à sa victime, sous forme d’un nouveau rythme de tambour, d’une danse ou d’un chant. Selon la théorie indigène, il ne suffit donc pas que l’infériorité sociale, due à la maladie, soit effacée ; elle doit se transformer en avantage positif, supériorité sociale de la nature de celle que nous reconnaissons à l’artiste créateur. Sans doute, cette relation entre un équilibre psychique inhabituel et la création artistique, n’est pas étrangère à nos propres conceptions. Il y a beaucoup de génies que nous avons traités comme des fous : Nerval, Van Gogh et d’autres. Au mieux, nous consentons parfois à excuser certaines folies pour la raison qu’elles sont le fait de grands artistes. Mais même les pauvres Négritos des jungles de Bataan ont vu beaucoup plus loin dans ce domaine ; ils ont compris qu’un moyen de dissiper un trouble mental, nuisible à l’individu qui en est victime et à la collectivité qui a besoin de la saine collaboration de tous consiste à le transfigurer en oeuvre d’art ; méthode rarement utilisée chez nous, mais qui est tout de même celle à quoi nous devons l’oeuvre d’Utrillo. Il y a donc beaucoup à apprendre de la psychiatrie primitive. Toujours en avance sur la nôtre à bien des égards, de quel modernisme ne faisait-elle pas preuve à l’époque, récente encore et dont la tradition est pour nous si lourde à secouer, où nous ne savions rien faire d’autre des malades mentaux que les charger de chaînes et les affamer !
ゥ Unesco, Courrier de l’Unesco, juillet-août 1956.