aux sources des chamanismes

L'UN CONSCIENT, L'AUTRE PAS



"Il nous faut bien considérer que la pensée existe au niveau le plus radical, et conditionne déjà au moins une part immense de ce que nous connaissons comme animal humain.


Qu'est-ce que c'est que la pensée ? La réponse ne gîte pas au niveau où l'on considère que son essence est d'être transparente à elle-même et de se savoir pensée. Elle est bien plutôt au niveau du fait que tout être humain en naissant baigne dans quelque chose que nous appelons la pensée, mais dont un examen plus profond démontre avec évidence, et ceci dès les premiers travaux de Freud, qu'il est tout à fait impossible de saisir ce dont il s'agit, sinon à s'appuyer sur son matériel, constitué par le langage dans tout son mystère.


Je dis "mystère" au sens où rien n'est éclairci concernant son origine, mais quelque chose est parfaitement dicible, au contraire, concernant ses conditions, son appareil, et comment c'est fait, un langage, au minimum, ce que l'on appelle sa structure.

On pourrait croire que puisque ce sont des médecins qui pour l'instant portent le faix du message de Freud, on puisse dire qu'après tout, ce n'est pas lui le principal, mais les choses concrètes auxquelles ils ont affaire, je dis, concrètes au sens que ce mot a comme résonance, choses comme ça est fait, un morceau, un bloc, quelque chose qui tient, enfin quoi, chacun sait, des malades, on dit qu'ils ont simplement des choses à traiter, quelque chose qui résiste.


Freud nous a appris que, parmi ces malades, il y a des malades de la pensée. Seulement, il faut faire attention à la fonction ainsi désignée. Est-on malade de la pensée au sens où l'on dit — "Il travaille du chapeau", au sens où ça se passe au niveau de la pensée? Est-ce que c'est ça ce que ça veut dire?


Ça, c'est en somme ce qu'on disait jusqu'à lui. C'est bien là tout le problème. On parle de "psychopathologie mentale". Il y a des étages dans l'organisme, et il y a l'étage supérieur. Au niveau des commandes, il doit y avoir quelque part un type dans une petite salle, d'où il peut éteindre tout ce qui est là-haut dans le plafond. C'est comme cela qu'on s'imagine la pensée d'un certain point de vue sommaire. Il y a quelque part quelque chose de directeur, et si c'est à ce niveau-là que cela se détraque, on aura des troubles de la pensée. Évidemment, si l'on éteint tout, cela engendrera une certaine perturbation, mais nous n'en serons pas moins tous bien vivants, nous nous dirigerons à tâtons vers une porte, et on remettra ça. C'est ça, la conception classique du malade de la pensée.


L'expression "malade de la pensée" peut-être prise dans un autre registre. Nous pourrions dire "des animaux malades de la pensée", comme on dit "des animaux malades de la peste". C'est une autre acception. Je ne vais pas jusqu'à dire que la pensée en soi est une maladie. Le bacille de la peste, en lui-même, n'est pas une maladie non plus. Il l'engendre. Il l'engendre pour les animaux qui ne sont pas faits pour le supporter, le bacille. C'est peut-être ça dont il s'agit. Penser n'est pas en soi une maladie, mais il y en a qu'elle peut rendre malades.


Quoi qu'il en soit, ce que Freud découvre d'abord est quelque chose d'assez proche de ceci. Au niveau de la maladie, il y a de la pensée qui circule, et même de la pensée de tout le monde, notre pain et notre vin, la pensée que nous partageons peu, de celle dont on pourrait dire — "Pensez-vous les uns les autres". C'est de cette pensée-là qu'il s'agit. Des phénomènes constituant un certain champ de maladies, celui des névroses, tiennent étroitement à ce "Pensez-vous les uns les autres". Voilà avec quoi Freud s'introduit.

Une tradition qui s'est elle-même appelée, mais pourquoi pas, philosophique, veut que le processus de la pensée soit une fonction autonome, ou, plus exactement, qui ne se situe, ne se constitue que du dégagement de son autonomie à partir de cette échelle, de cette pyramide humaine de grimpages sur les épaules les uns des autres qui ont permis au cours des siècles de dégager les conditions d'un pur exercice de la pensée, essentiel à isoler pour que la pensée reprenne de là une prise au sens inverse sur tout ce dont elle a dû d'abord se préserver pour garantir son juste exercice.

Ce processus assurément n'est pas rien, puisque c'est de là qu'en apparence s'est à la fin engendré ce qui est notre privilège, une physique correcte. Mais tel qu'il nous est représenté, ce travail de culture et d'isolation pointant vers une certaine efficace laisse complètement de côté ce qu'il en est des rapports de l'animal humain à la pensée. Or, il y est intéressé depuis l'origine, et il semble même certain que, dès le niveau le plus élémentaire, le plus physiologique au sens où ce mot désigne les fonctions les plus familières, celles-ci soient déjà intéressées à des fonctions de pensée, à titre de maintien, à titre de chose qui est roulée, déplacée.

Bref, le travail des philosophes nous avait donné à supposer que la pensée est un acte transparent à lui-même, qu'une pensée qui se sait penser, c'est le critère dernier, l'essence de la pensée. Tout ce dont nous avions cru devoir nous purifier, nous dégager, pour isoler le processus de la pensée, à savoir nos passions, nos désirs, nos angoisses, voire nos coliques, nos peurs, nos folies, tout cela paraissait être témoin en nous de la seule intrusion de ce qu'un Descartes appelle le corps, car, à la pointe de cette purification de la pensée, il y a ceci, que nous ne pouvons saisir par aucun point que la pensée soit sécable. Tout viendrait du trouble apporté par des passions au fonctionnement des organes. Tel est le point où on en arrive au terme d'une tradition philosophique.

Tout au contraire, Freud, nous faisant retourner en arrière, nous dit que c'est au niveau de nos rapports à la pensée qu'il faut chercher le ressort de toute une part, singulièrement accrue, semble-t-il, dans notre contexte de civilisation, de gouverner par la prévalence, la croissance de la pensée en quelque sorte incarnée dans des brain-trusts, comme on dit. La pensée est depuis toujours incarnée, et cela est encore sensible pour nous, dans ce qui nous paraît le plus caduque, le plus déchet, le plus inassimilable, au niveau de certaines défaillances qui, en apparence, ne paraissent rien devoir qu'à la fonction du déficit. En d'autres termes, ça pense à un niveau où ça ne se saisit pas du tout soi-même comme pensée.

Ça va plus loin. Si ça pense à un niveau où ça ne se saisit pas soi-même, c'est parce que ça ne veut à aucun prix se saisir. Ça préfère incontestablement se dessaisir de soi-même encore que ce soit pensé. Bien plus encore, ça ne reçoit pas volontiers du tout les observations qui pourraient venir du dehors inciter ce qui pense à se ressaisir comme pensée. C'est ça, la découverte de l'inconscient.

Cette découverte a été faite à une époque où rien n'était moins contestable que la supériorité de la pensée. En particulier, des gens qu'on appelait, dans certains registres, les nobles descendants des Grecs et des Romains, civilisés, se tenaient pour des hommes enfin arrivés au stade de leur pensée positive, et faisaient un crédit, que l'histoire nous a montré excessif, au progrès de l'esprit humain et au fait que dans certaines zones, pour peu qu'on y ait été un peu aidé, qu'on vous ait tendu la main, on pouvait franchir une frontière, et entrer dans le cercle des hommes dans le monde qui pouvaient se dire éclairés.


Le mérite de Freud a été de s'apercevoir qu'il fallait en juger autrement, et ceci bien avant que l'histoire ne nous ait en effet rappelés à plus de modestie. Elle nous a montré ceci, que nous pouvons toucher du doigt tous les jours depuis telle et telle date, à savoir qu'il n'y a aucune espèce d'aire privilégiée dans le champ humain défini comme celui des gens qui sont pourvus du pouvoir singulier de manier le langage. Qu'ils soient civilisés ou pas, ils sont capables des mêmes entraînements collectifs, des mêmes fureurs. Ils sont toujours restés à un niveau qu'il n'y a nullement lieu de qualifier comme plus haut ou plus bas, comme affectif, passionnel ou prétendu intellectuel, ou développé comme on dit. Tous ont à leur portée exactement les mêmes choix, qui sont susceptibles de se traduire dans les mêmes succès et les mêmes aberrations.

Le message que porte Freud, si réduit soit-il d'être véhiculé par les soins des gens plus ou moins infirmes qui en sont les représentants officiels, ne discorde assurément en rien avec tout ce qui nous est arrivé depuis son temps, et qui est de nature à nous inspirer des vues plus modestes sur la perspective de progrès de la pensée.

Freud ne discorde en rien, il reste là avec son message, qui est peut-être d'autant plus fort dans son incidence qu'il reste encore à l'état le plus fermé, le plus énigmatique, même si on a réussi à lui donner une certaine flottabilité grâce à un certain niveau de vulgarisation. À ce niveau où l'être humain est une pensée qui a heureusement ce secret avertissement au sein d'elle-même qu'elle s'ignore, les gens sentent qu'il y a dans le message freudien, même sous la forme où pour l'instant il vogue, transformé en pilules, quelque chose de précieux, aliéné sans doute, mais nous savons qu'à cette aliénation nous sommes liés, parce que c'est notre propre aliénation.


Quiconque se donne la peine d'essayer de rejoindre le niveau où ce message porte est sûr d'intéresser singulièrement les gens les plus divers, les plus dispersés, les plus étrangement situés, et, pour tout dire, n'importe qui."


                                            JACQUES LACAN, in Mon enseignement (1967)